Mon analyse avec Jung

  

Une lecture groupale du livre Mon analyse avec Jung, de Sabi Tauber. Editions La Fontaine de pierre, 2019. 

 

 

Nous avons eu le sentiment d’un décalage, voire d’un artifice, entre ce qui se trouve dans le livre et le titre de l’éditeur. Le livre est véritablement compliqué à intégrer d’un point de vue éthique car il alimente des pratiques déviantes et dangereuses.  Voici pourquoi.

 

D’abord, nous avons été gênés par l’absence de rigueur du setting qui peut faire dériver une thérapie sur une pratique de n’importe quelle sorte. Ce texte met ainsi en lumière l’extrême nécessité du cadre dans un travail aussi bien psychanalytique que psychothérapeutique. Ce sont des préoccupations que Jung ou même Freud n’ont pas toujours vécu comme un impératif. Par exemple, dans ce journal, nous découvrons Jung, à travers le regard d’une analysante, dans un contexte mi-privé, mi-professionnel, ce qui est troublant. Il faut bien admettre que Jung se révèle comme un inlassable chercheur qui utilise son entourage pour satisfaire ses pulsions épistémologiques. Dans le même temps, il réalise un destin qui est plus grand que lui. Peut-on vraiment séparer l’homme (Jung) de l’œuvre ?  De cela résulte une certaine cacophonie. C’est à l’image de ce livre qui part tous azimuts, avec des passages intéressants notamment en ce qui concerne l’animus et l’anima. Toutefois, dans l’ensemble, il apparaît que Elisabeth Tauber n’a pas fait d’analyse. Comment alors concevoir son parcours auprès de Jung ?

 

Certes, outre le fait que Sabi Tauber se montre telle une grande hystérique aux multiples envolées lyriques, il y a bien une relation transférentielle en place. Mais quid d’un vrai travail ? Comme on le sait, elle avait déjà effectué une analyse avec Barbara Hannah. Ce qui est retracé dans ce texte questionne le rapport que Sabi Tauber essayait d’entretenir avec un inconscient submergeant. Le parcours qu’elle rapporte auprès de Jung tient lieu davantage de la fréquentation d’un maître à penser comme il est courant que cela se produise dans certaines traditions orientales. Et cependant, il s’est passé beaucoup de choses pour elle.  Il nous semble qu’elle a investi la relation avec Jung comme un moyen de trouver un tiers extérieur apte à lui redonner de nouvelles possibilités de s’ouvrir sur le monde. Tout au long de ces années passées à le fréquenter, elle a construit un château intérieur pour y accueillir son gourou, son guide, dans une relation transférentielle amoureuse platonique jamais analysée, mais qui l’a réanimée du côté de l’extériorité. En outre, nous avons remarqué le contact chaleureux sans cesse renouvelé de la part de Jung à l’égard de Sabi Tauber, comme s’il se dégageait de ce texte une proximité entre les deux personnes. Au départ de leur rencontre, Sabi Tauber est en quête de moins de contraintes. Elle vient consulter Jung pour s’en remettre littéralement à lui. Elle est à ce moment-là préoccupée par la maladie de sa mère. Elle aura besoin, pour se rassurer sur ce qu’elle traverse, de s’appuyer sur le discours toujours très symbolique de Jung.  Lui, Jung, l’invite à voir plus haut, à se transcender. Il lui donne des conseils pratiques, adaptés à se tendance altruiste  pour lui apprendre à être davantage disponible à elle-même. Par exemple, « Le matin, vous séparez l’ultra-nécessaire du nécessaire, tout en vous disant : est-il préférable que je fasse un tout petit quelque chose pour quelques individus, ou que je meure et ne puisse plus rien faire pour personne. » Le début de la thérapie ressemble à une initiation. Jung décode ses rêves, lui apprend une méthode. Très vite, Sabi Tauber paraît comme ensorcelée par Jung, mais ce dernier lui renvoie tout de même ses propres projections à elle. On y voit Jung  tel un sage qui s’appuie sur son expérience des gens et de la vie. Il conseille sur des positions à tenir, parfois de manière lapidaire  : « Il faut laisser des veaux être des veaux, si on se fâche avec eux, on devient soi-même un veau. » Jung fait beaucoup d’extrapolations, de généralisations sur des positions de vie, toujours dans l’absolu. Il interprète systématiquement de manière symbolique ce qui anime Sabi Tauber. Il lui fait des lectures de géomancie. Plus loin, on lit : « On n’a pas besoin d’une analyse quand on a des liens véritables et sincères et qu’on arrive à penser d’un point de vue psychologique. » Sûrement, mais pour la majorité des gens, avant d’en en arriver là, il faut en passer par un travail de thérapie approfondie.  En tout cas, Sabi Taber veut soigner Jung pour qu’il puisse la soigner en retour, et, en même temps, on perçoit qu’elle est empêchée dans son travail d’analyse. 

 

A noter qu’il est intéressant que sa vie affective en tant que femme dans la société de son temps soit évoquée librement – nous sommes en 1955-1956 -, encore que ce récit ait lieu au milieu de tout un fatras d’idées, d’images, de sentiments confus. Notons aussi qu’il n’y a aucune interprétation de Jung en lien avec l’histoire personnelle de Sabi Tauber. Il y a toujours des réponses, des lectures, des commentaires très essentialistes de sa part. Et pourtant, il y aurait quelque chose à comprendre de la place de femme, d’épouse et de mère de Sabi Tauber dans la mesure où elle en parle elle-même. Au lieu de cela, Jung insiste sur la vie, la vie dans sa globalité qui, pour lui, est le terrain global de l’expérience humaine. « Vivre pleinement et accepter notre vie. » Ce livre s’ouvre en 1951 et se referme en 1961, sans que rien ne soit dit sur ce qui se passe dans le monde. 

 

Le journal de Sabi Tauber nous a posé un problème éthique et nous a interrogé sur la place de l’Autre qui nécessite un passage de témoin et pas seulement une gymnastique intellectuelle. Il y a ainsi comme une absence de l’Autre dans la psyché de Jung et de Sabi Tauber. Or la présence de l’Autre est quelque chose de majeur dans l’analyse. En définitive, cette patiente nous est  apparue se trouver dans une situation d’inceste au père et par voie de conséquence d’une mère vécue comme menaçante. En outre, comme on le sait, le travail d’anamnèse réalisé en thérapie sert à connaître la problématique du patient afin de voir ce qui est touché chez lui et repérer à quel point on peut provoquer une répétition avec son histoire. Or Jung répète la situation incestueuse, et il soutient, en outre, un irrationnel fort. Il répète une situation d’enfance. Du côté du monde clos, entre Jung et Sabi Tauber, dans un entre-soi et une incestualité active, la question qui est posée est celle de l’ombre de l’introversion, comme pathologique. Et, en même temps, force est de constater que Jung a provoqué quelque chose qui permet de recoller la dissociation de Sabi Tauber. Il est en fait à la place de la fonction transcendante de celle-ci. Il devient un esprit directeur. Mais, ce faisant, il ne peut l’aider dans son rapport à l’inconscient. Il s’agit plutôt d’une psychothérapie analytique adaptée au registre de la psychose, d’où les propositions de Jung pour solidifier le Moi par des solutions concrètes tout en stimulant la créativité. La question du travail avec la psychose est possible uniquement par l’accrochage au réel. Jung a surtout fait un véritable travail éducatif. Il y a ainsi dans ce journal, des passages intéressants sur le ramassement des morceaux du psychoïde. Dans le processus de sortie de la psychose, il y a à effacer la Spaltung, ce qui passe par l’intégration pour un homme de l’anima et pour une femme de l’animus. 

 

Il reste que nous avons été sensibles à la manière avec laquelle Sabi Tauber met en poésie ses pensées et sa relation à Jung, dans un transfert positif, idéalisé sûrement. Le livre aurait pu s’appeler Les fruits de ma rencontre avec Jung.

 

Synthèse des échanges dans le groupe faite par Emmanuel Cannou