Le métier de psychanalyste

 

Une lecture groupale du livre Le métier de psychanalyste. 

Bernard Vandermersch, Christiane Lacôte-Destribats et Roland Chemama. Editions ERES, 2016.

 

Le Métier de psychanalyste est un texte qui pose des questions, qui y répond aussi, et bien qu’il s’agisse d’interrogations classiques, elles restent éminemment centrales dans la pratique de notre métier. 

 On trouve admirable l’épaisseur de la réflexion de ces trois analystes qui ont co-écrit ce livre, et leur capacité à faire part de leur travail de manière très approfondie et rigoureuse,  un travail dont on perçoit qu’il est issu d’un espace de réflexions qui a pu être partagé. Ensuite, ce sont des auteurs qui ont leur champ théorique d’appartenance et, en tant que Jungiens, dans le ressenti qu’on peut avoir, il y quelque chose d’un discours un peu sec, d’un peu conventionnel voire ennuyeux et manquant de chaleur. La lecture de ce livre, notamment avec une fonction sentiment dominante, reste donc compliquée.

 

L’intérêt de cette lecture réside en ce que nous avons pu être ramenés à l’humilité d’apprentis analystes qui ne comprennent rien à ce qu’ils lisent. En dehors de cela, nous avons perçu des références qui manquent d’ouverture sur le rapport à l’inconscient. Le style nous a laissé à la porte un certain temps avant de pouvoir nous reconnecter au maître à penser des auteurs. Hélas ! Nous avons trouvé que leur pensée est objectivante et qu’elle sonne la voix de Lacan. Où est donc l’étoffe vivante de la langue ? Mais après tout, ce qui importe c’est que ce livre couvre beaucoup de questions et dans l’idéal il faudrait en tirer une deux pour les travailler à fond. Les trois auteurs exposent leurs approches théorico-cliniques avec beaucoup d’honnêteté et leur texte pousse à nous situer par rapport à eux : comment travaille-t-on en tant que Jungiens ? 

 

Voici deux exemples des questions abordées dans ce livre qui ont retenu notre intérêt clinique: les demandes de soins, quasi médicales des patients, en rapport avec leur angoisse et leur désir de supprimer toute souffrance que nous pouvons rencontrer en institution. Également, cet autre point intéressant, qui est que l’analyste n’est pas neutre. 

 

De temps en temps, il y a des références à Jung et à son inconscient collectif qualifié de cosmogonie philosophico-mythologique, ou à sa manière de concevoir l’analyse comme s’il s’agissait de passer de l’obscurité à la lumière. Nous trouvons que les remarques sont lapidaires. Est-ce qu’il ne s’agirait pas là d’une part d’ombre chez ces Lacaniens, sous la forme d’un jugement a priori, qui ferait retour malgré l’ouverture d’esprit dont ils font preuve ? Comment ont-ils compris quelque-chose à l’analyse jungienne ? Et puis cette différence de perspective à propos de l’inconscient : «  l’inconscient se constitue pleinement dans le temps même où il se dévoile, en somme dans la cure ». Pour nous, l’inconscient est déjà constitué et il est sans cesse actif.  En revanche, c’est sa méconnaissance qui nous pousse à la répétition et l’analyse permet de se rapprocher de ce qui est inconnu en nous. Enfin, le rôle de l’interprétation. Bien sûr, chez les Lacaniens, l’interprétation ne porte pas sur les images, les symboles au sens jungien, mais sur la sexualité psychique, le phallus, le désir, le manque. 

 

Quels sont nos déterminants communs ?  

 

En quoi la psychologie analytique est-elle psychanalytique ? Il est certain qu’on ne peut rabattre l’analyse sur le fait de s’allonger. Quant à la scansion lacanienne, si elle utilisée comme un levier dans la cure, elle relève, pour nous, du passage à l’acte quand elle ne s’insère pas dans des séances très rapprochées. Les Jungiens, dans leur pratique, sont attentifs à tenir le cadre car ce qui y surgit vient parfois de très loin. Nous nous sommes réjouis de lire que l’analyste possède son propre style, qu’il n’est jamais neutre. Jung l’avait signalé très précocement. L’analyste est partie prenante : on ne peut pas prendre un.e patient.e en analyse si on a pas un intérêt particulier pour lui/elle ou sa situation. C’est quand on arrive à toucher le/la patient.e et à être touché par lui/elle qu’on arrive à l’analyser. Alors qui est l’analyste ? « Un passeur de déchiffrable » ?  Il nous semble réducteur de penser que l’analysant se donne comme un texte à lire. Cela nous semble réducteur par rapport à l’expérience de l’inconscient. L’inconscient se formerait avec l’analyse ? Cette affirmation, comme nous l’avons dit plus haut, nous a laissé dans une grande perplexité. Serait-ce qu’il est difficile d’essayer de comprendre les langages particuliers lacaniens et jungiens. Ce qui est sûr, dans notre expérience, c’est que l’inconscient se constitue dans la cure en partie, mais surtout dans une commune inconscience. L’écrit que l’analysant amène est déchiffrable s’il peut être déchiffré mais ce déchiffrable se fait à deux ; ce n’est pas l’analyste qui a le monopole de l’interprétation. Dès lors, nous ne trouvons dans ce texte aucune hypothèse sur le fait que l’inconscient existe avant la rencontre dans le cabinet, comme si, pour les auteurs, l’inconscient n’existait pas en dehors. A moins qu’ils n’aient pas eu l’opportunité de développer davantage la perspective lacanienne sur les formations de l’inconscient dans leur écrit. Peut-être faudrait-il entendre ces auteurs plutôt que de lire leur novlangue, autrement, outre que leur langue nous est souvent étrangère, ils nous laissent avec beaucoup d’évidences tout autant qu’ils nous permettent de sortir de notre propre référentiel. 

 

Le corpus lacanien est recouvert par le discours de…Lacan, quoiqu’on en dise. Et, sans conteste, cela donne une sécurité à celui qui maîtrise cette langue. Il est plus inconfortable d’être Jungiens. Jung avait un style touffu, brouillon, ornementé…mais qui avait l’avantage de donner de la liberté, même si l’analyste jungien ne sait pas toujours si ce qu’il dit de l’inconscient se tient logiquement. Chez Jung, il s’agit d’une rencontre entre deux inconscients. Dans le setting lacanien, il y a l’inconscient du patient, celui de l’analyste et le lien de l’analyste avec la théorie et cet analyste qui dira quelque chose quand une syllabe, un signifiant appuiera sur les touches de sa théorie. Ce n’est pas le même modèle chez Jung. 

 

Il n’en demeure pas moins que ces auteurs sont des cliniciens et que nous partageons des notions communes avec eux : « suffisamment bon, mère morte, double lien… » Il y a là un trésor commun qui permet que nos textes soient intelligibles d’un courant à l’autre. Toutefois, chez Jung c’est le modèle schizoïde qui prédomine : comment faire pour intégrer l’autre en moi ? Les Freudiens sont davantage dans un modèle paranoïde : comment faire pour me prémunir de l’étranger en moi ? Quant aux Lacaniens, c’est celui de la perversion qui domine. Dès lors, ils cherchent à ce que la vérité se révèle, comme si le patient était dans le mensonge de son ego. Ainsi, pour dire leur vérité, ces auteurs adoptent le même style et une uniformité de langage. On se trouve face à un travail chirurgical où on écarte les nerfs, les muscles et ces chirurgiens de l’inconscient nous montrent un livre d’anatomie qui tente de cerner quelque chose de la psychanalyse comme on irait chercher l’os. 

 

Qu’en est-il du rapport à l’inconscient ? Il est curieusement proche et différent entre nos deux contrées analytiques. Il y aurait beaucoup à dire. En revanche, d’expérience, nous savons que inconscient est vivant et qu’il est dans un rapport dialectique avec le conscient. Le rêve, par exemple, nous enseigne que si on se trompe dans l’interprétation, il y aura un autre rêve qui viendra rétablir le sens. En tant que Jungiens, nous avons par ailleurs du mal face à cette fascination de la jouissance et du désir. Il est vrai qu’avec Jung on est dans une libido globale de l’être. Et si nous travaillons à partir du récit du patient des images du rêve, nous ne le prenons pas par un bout du langage. Ces lacaniens nous interrogent finalement sur comment nous, Jungiens, nous faisons avec le langage. Il est vrai que nous interrogeons peu sur l’énonciation, bien plus sur le contenu à l’inverse des Lacaniens. Car tout participe dans l’analyse. Le corps entier. Le texte de l’inconscient n’a pas besoin de faire irruption dans les chairs du patient.  Autrement, le patient finirait avec une ponction dans le cerveau ! 

 

Peut-être faut-il aller chercher la vérité qui sort de la bouche des  jeunes enfants ? Chez eux l’inconscient est premier. A-t-on besoin d’allonger les enfants sur le divan ? Les enfants disent des choses à partir du jeu : un seau devient une assiette, qui devient une plate-forme, etc…. L’enfant n’a pas besoin de dire, il fait. Avec les enfants on a accès à l’inconscient de manière inimaginable ! Le jaillissement de l’inconscient chez les enfants est très loin des mots. C’est vivant et plein de jouissance. Les mots… comme l’os.  Mais où est la chair ? 

 

Synthèse des échanges dans le groupe faite par Emmanuel Cannou