Faire un effort sur soi-même pour sortir de ce qui nous retient en arrière

 

Emmanuel Cannou

Combien de messages d’encouragement ou de reproches avons-nous entendu dans notre vie dès notre plus tendre enfance, à l’école bien souvent ?  

 

« Continue tes beaux efforts ! Tu vois, les efforts, c’est payant ! Encore un petit effort…Tu pourrais faire un effort quand même ! » Il existe autant de variations sur l’effort que d’interprétations de ces demandes, parfois injonctions qui s’expriment aussi en fonction de qui les formule, du contexte et à qui elles s’adressent ou les reçoit. Un sens commun du mot effort est celui que nécessite d’accomplir une action de manière consciente. On y entend le mot « fort » et la manière dont il résonne avec la volonté de celui qui en fournit.

L’effort induit, en outre, la persévérance. 

 

Je pense ici en particulier au monde du sport. Les athlètes de haut niveau, par exemple, répètent sans cesse leur effort à se dépasser.  J’ai en tête une joueuse de tennis célèbre, Steffii Graf (1969- ), restée 377 semaines au sommet du classement international et ayant remporté plus de quatre-vingt-huit pourcents de ses matches en dix-sept ans de carrière. Combien de motivation, de goût pour l’effort lui aura-t-il fallu pour en vouloir autant ! Seul l’accès aux rouages de sa psyché permettraient de saisir dans le détail ce qui lui aura permis de conquérir cette place dès son plus jeune âge et de la tenir avec cette endurance, entre plaisir et souffrance. Cette observation m’a fait me rapprocher des théories de Christophe Dejours (2012) (1), qui explique que la souffrance est première, le plaisir venant en second lieu d’un dépassement possible d’un obstacle de la réalité.

 

L’effort me parle aussi du côté de la confrontation à la vie. 

 

Jung disait que les névrosés sont des gens qui ont peur de vivre. L’effort est un travail incessant pour apprendre à faire avec les contraintes et l’amertume, ce goût désagréable que peuvent nous laisser dans la bouche certaines situations. D’aucuns ont bu le calice jusqu’à la lie et en sont ressortis marqués au point de ne plus réussir à entrevoir les multiples aspects de l’existence, d’autres ont changé à telle enseigne qu’ils arrivent à tenir face aux événements. Certains, enfin, éviteront la frustration d’avoir à supporter la souffrance. Comment chacun fait-il quand il doit en passer par des épreuves ? Faire effort. N’est-ce pas cela grandir ? Passer de l’état d’enfance, à celui d’adolescence puis à l’âge adulte ? Mais le chemin de l’individuation ne peut se prendre qu’après s’être suffisamment individualisé, assez différencié de ce qui nous retient en arrière. 

 

Je propose ici deux regards décalés à propos de l’effort. Concernant le premier, je passerai par la clinique, quand celle-ci montre comment le thérapeute se sent contraint de faire l’effort de penser en lieu et place du patient. Pour le second, il s’agira de comprendre, à travers la situation d’une patiente, comment elle pouvait se dégager d’une épreuve que lui présentait sa réalité professionnelle. 

 

Voyons ce qu’il en est de l’effort pour penser. 

 

Il m’est arrivé de rencontrer des patients en institution qui pour les uns, retenus dans une position passive, m’obligeait à penser pour eux, quand ce n’était pas leur constitution psychique qui induisait un tel phénomène.

 

J’ai rencontré…

 

… Madame G., 43 ans pendant quelques entretiens, alors que j’étais psychologue pour le compte d’une grande entreprise. Cette femme était agent de surveillance. D’apparence forte, vêtue d’une chemise à carreaux, d’un pantalon de jeans et de bottines, quand je la rencontre pour la première fois, il se dégageait cependant d’elle une forme de douceur, voire de fragilité. Ce en particulier lorsqu’elle recherchera mon attention, mais à bonne distance, pour comprendre le sens de ses douleurs et trouver le moyen de les faire cesser. 

 

Elle venait consulter pour donner suite à une agression subie au cours l’exercice de ses fonctions dans un centre commercial par un client alcoolisé, qui lui avait craché à la figure à cinq reprises, alors qu’elle lui avait demandé d’ouvrir son blouson pour vérifier ce qu’il aurait eu éventuellement dérobé. Ce n’est pas tant la violence de l’acte qui retenait son attention d’un point de vue émotionnel que le sentiment de répulsion qu’elle avait éprouvé en rapport avec l’haleine alcoolisée de l’individu. Elle me le démontra, en entretien, par une mimique de dégoût. Elle insista sur le fait qu’elle avait dû se laver à deux reprises pour se débarrasser de l’odeur qu’elle avait gardée de lui sur elle. Comme si l’alcool de l’individu avait pénétré les pores de sa peau, m’étais je je demandé après-coup. C’est l’idée de salissure qui restait surtout vivace dans son souvenir. Rapidement, l’agression en elle-même fut évacuée de son discours au bénéfice de l’énumération de ses troubles somatiques. 

 

Madame G. m’informait que ses douleurs étaient, en réalité, la cause de ses plus grands soucis, depuis deux ans au moins. Elle évoquait une hernie discale « du côté droit », une arthrose « du côté gauche », des douleurs dans le canal carpien de la main droite depuis un an, un syndrome du défilé thoraco-brachial depuis un an environ également. Elle décrivait surtout ses réactions allergiques aux antidouleurs : la simple prise, par voie orale, par exemple, de paracétamol lui provoquait des réactions cutanées intenses, d’abord au niveau des articulations des bras, avant de s’étendre à tout le corps sous la forme de rougeurs et de boursouflures. La situation était très invalidante car elle ne pouvait plus calmer ses douleurs. En outre, elle ressentait le corps médical comme un mauvais objet, les médecins qu’elle avait rencontrés ne souhaitant plus faire aucune exploration pour comprendre et soigner son intolérance aux médicaments. Elle me précisera, plus avant dans ces entretiens de consultation, qu’elle avait des réactions cutanées identiques dès qu’elle absorbait la moindre goutte d’alcool, d’où sans doute la crainte aussi qu’elle aurait ressentie d’être en contact, peau à peau, avec le crachat d’un homme alcoolisé.

 

Elle se plaignait également de ses accès d’angoisse qu’elle mettait en lien avec l’idée que son corps semblait se faire le réceptacle de son impuissance à réagir face à la moindre contrariété. Il y avait en effet chez la patiente un fond d’anxiété - attente d’un danger imminent, inquiétude, désarroi à mesure que ses troubles somatiques s’aggravaient -, qui s’était, semble-t-il, accentué depuis dix ans, sans qu’un événement particulier lié à cette époque n’apparaisse dans son esprit. Ces manifestations d’angoisse se traduisaient par d’autres troubles de type fonctionnel : sensation d’étouffement, troubles digestifs (nausées, vomissements, diarrhée) et un reflux gastrique important, outre des bouffées de chaleur et de fréquents malaises de type vagal. Des insomnies aussi, causées par les douleurs, me disais-je alors. 

 

Au cours du premier entretien, alors qu’elle me listait ses symptômes, je ne pus m’empêcher de lui faire remarquer que l’expression de certains étaient très semblable à ceux que peuvent évoquer les femmes enceintes. Elle sourit, s’interrogea sur son désert affectif. Dans la chaine associative, elle exprima alors les problèmes que lui posait son véhicule (sa voiture est tombée en panne) qui était alors en réparation, le fait qu’elle ne pouvait plus conduire de moto, qu’elle ne pouvait plus bricoler chez elle, et finalement l’idée qu’elle était bien seule et qu’elle voulait qu’on l’aide. 

 

Après avoir connu un jeune homme de son âge, à 14 ans, et s’en être séparée à l’âge de 22, elle va rencontrer, quelques années plus tard, un autre homme qu’elle épousera et dont elle était alors divorcée. Elle m’indiqua que ses histoires sentimentales, par la suite s’étaient faites au rythme de « cinq ans et un an » : comprendre cinq ans de relation et toujours une ou deux années de désert. Il y a quatre ans de cela, elle avait passé son permis « moto » (tous les hommes qu’elle a connus étaient des motards). La sphère relationnelle s’était cependant appauvrie : ses douleurs somatiques l’avaient contrainte à se couper de toute relation, ne pouvant plus sortir ni « faire la fête ou boire des coups […] qui voudrait de moi ? ».

 

J’en vins à évoquer avec elle ce qu’elle imaginait de l’étiologie de ses symptômes. Sa mère lui aurait suggéré que cela venait du foie. Quand je lui demandai si elle savait pourquoi sa mère expliquait ses troubles par le « foie », elle mettait cela en lien avec son grand-père, le père de sa mère, qui, sans qu’elle n’eût jamais bien compris comment, était « mort du foie […]  il était tout jaune, c’est ça non ? ». Soudain, me vint l’idée de lui dire que « parfois, les gens qui meurent du foie ont une cirrhose ; c’est dû à l’alcool. », ce à quoi elle me répondra que son grand-père n’était pas alcoolique, mais que son père à elle, oui ! De là, elle en vint, à ma demande, à raconter son histoire familiale : « mon père n’était pas mon père, mais ma mère m’a eue avec lui […], ma mère me l’a annoncé à l’âge de quinze ans… ». Je comprendrai, dans l’après-coup, le paradoxe de l’énonciation m’ayant momentanément mis hors-circuit, que Madame G avait été conçue tandis que sa mère était encore mariée. Cet homme l’avait néanmoins élevée comme sa fille puisqu’elle porte son nom. A ce moment de l’entretien, alors que j’essayais de lever la confusion, elle ajouta cette phrase que j’ai trouvée fort intéressante : « y’a pas eu de gène. »

A l’issue de l’entretien, j’essaierai encore de comprendre le sens de cette expression : sa mère ne s’est pas gênée pour tromper son mari ? Là où il y a de la gêne, y’a pas de plaisir ? Je suis née hors mariage donc je m’interroge sur l’homme qui m’a transmis ses gènes ? 

 

En repensant à une scène où sa mère avait un jour oublié chez elle une boite de paracétamol, madame G. s’effondra en larmes : « j’aurais pu tout prendre d’un coup et mourir […] c’est ça qu’il faut que je fasse pour que ça s’arrête ! ». Si j’entendais un fantasme de mort à l’égard de ce que sa mère aurait imaginairement souhaité pour elle, je comprenais surtout que madame G. était à fleur de peau.

 

Au cours de l’entretien, il m’est apparu que la patiente mettait en œuvre des défenses de type névrotique, sur fond d’angoisses de pénétration et dépressives, ces dernières me semblant liées de prime abord au désordre somatique qui l’envahissait. L'angoisse, sans doute parce qu’elle n'était pas suffisamment élaborée psychiquement, et comme elle ne "s'éclusait" pas dans un comportement moteur actif, s'exprimait dans le corps, comme en témoignaient tous ses malaises.

 

Ici le dégoût paraissait issu d’une mémoire traumatique dissociée qui faisait que cette femme était privée d’une part plus ou moins importante de son appareil à penser. La réalité de l’agression s’était directement incrustée, sans médiation symbolique possible, ce qui l’avait entrainée près de l’aire de la psychose si caractéristique du psycho-traumatisme. C’est seulement à partir du corps, de ses perceptions douloureuses qu’elle arrivait à dire que quelque chose n’allait pas. Le corps parlait pour exprimer un état de dégoût de l’esprit pénétré par l’alcool. Eu égard à la capacité de « penser » de cette patiente – je me suis formulé l’hypothèse que plusieurs confusions inextricables existaient dans son esprit. Le cadre limité à des entretiens de consultation dans lequel j’exerçais à l’époque ne m’aura pas permis d’en comprendre davantage. Néanmoins, à propos du dégoût, j’ai tiré des remarques d’un article de Claire Margat (2011). L’auteur écrit : « Le dégoût réagit à une effraction de l’intimité corporelle, celle qui définit le corps propre aux deux sens du terme (propreté et propriété) […]. Le dégoût ne peut pas se confondre avec le mépris car son objet n’est pas inerte et passif : il possède une « intimité agressive », réelle ou fantasmée, il fait intrusion, et c’est ce sentiment d’intrusion de l’objet qui dégoûte, qui suscite son rejet. Le dégoût est un état émotionnel réactif, une réaction de défense ou de rejet... » (pp.20-21). Dans un autre article, Audrey Abitan et Silvia Krauth-Gruber (2014) précisent que « … le dégoût n’interviendrait pas uniquement pour nous signaler un danger visant notre intégrité physique, il nous avertirait aussi d’éventuelles menaces touchant « l’ordre social et moral ». En effet, du dégoût serait éprouvé lorsque certains agissements sont perçus comme des offenses à nos valeurs morales et/ou enfreignent les normes sociales. » (p.100).

 

L’effort de penser était du côté du psychologue dans ces quelques entretiens. Il me fallait non seulement arriver à penser la patiente - ce qui est inhérent à la pratique du thérapeute-, mais surtout, je me rendais compte, que je m’étais mis à penser pour elle là où elle ne pouvait le faire pour elle-même du fait que le dégoût, à la fois signal d’alarme et défense, maintenait à l’écart de sa psyché ce que l’événement réel était brutalement faire remonter à la surface sans que le mental ne puisse s’en saisir, le corps de sensations ayant pris, d’autre part, depuis longtemps, le relai de ses contenus psychiques. 

 

Voici maintenant l’histoire…

 

… D’une défaillance externe dans son rôle de manager, d’une dame, qui, vraisemblablement n’avait pas l’attitude attendue dans l’accompagnement de ses collaborateurs à l’occasion d’un changement profond de l’organisations du service administratif qu’elle dirigeait. C’est aussi l’histoire d’une défaillance interne qui aurait pu marquer, si elle en avait fait l’effort, la possibilité d'une relance de ce qu'elle avait voulu inconsciemment pour elle-même. Au-delà de ces résistances inconscientes et protectrices, elle ne pouvait pas.

 

Une dame, donc, cheffe de service, rencontrée dans un centre de santé au travail, me lâche, comme dans un timide aveu, un « je manque peut-être de courage » au moment où elle se rend compte qu’elle n’aurait pas osé affronter davantage un problème en face.  Ce problème, c’est son adjointe, qui n’a eu de cesse de « nuire » à son travail, en enrôlant une partie de l’équipe d’un service administratif (Archives) dans une mairie.

 

Au départ, il y a une restructuration, puis arrive le confinement lié à la COVID 19, la mise en place du travail à distance. L’adjointe, proche de syndicats puissants, « accuse » cette dame, sa cheffe donc, de participer au démantèlement du service. Dans ce que je comprends, les collaborateurs ont non seulement leurs habitudes acquises au travail depuis longue date, peut-être des attitudes défensives là où ils se plaignent d’un changement de cap sur les nouvelles méthodes du service liées à la numérisation et l’externalisation d’une partie centrale de l’activité. Il y a également un différend personnel entre l’adjointe et sa cheffe. Cette dernière, qui est une femme de règles et dont l’éthique repose sur la manière dont « on doit travailler » - elle avait une éthique du travail centrée sur l’adaptation à la réalité quoiqu’il arrive, et le respect des décisions venant d’en haut -, avait émis une évaluation écrite qui eut pour effet de bloquer, à court terme, l’évolution de carrière de son adjointe, afin de marquer son désaccord quant à sa manière « rebelle » d’envisager son rôle. L’adjointe avait fait savoir qu’elle avait pour ambition de devenir cheffe à la place de la cheffe. J’ai travaillé avec cette cheffe de service pour la repositionner car, elle avait complètement baissé les bras face aux accusations et aux diverses manœuvres qui visaient à la prendre à défaut sur sa fonction d’accompagnement. Elle y est arrivée un peu en me disant à chaque fois : « j’ai pris sur moi pour… » faire telle ou telle chose. Comme elle était résignée, elle s’en voulait terriblement, sentait qu’elle devait partir, qu’elle n’avait plus à occuper cette place. 

 

Dans mes tentatives thérapeutiques, je l’ai amenée à faire la part des choses entre les effets que pouvaient produire sur tout un chacun une telle réorganisation de son service et ce que cela pouvait réactiver personnellement pour elle. Son attention restait portée sur l’attitude de son adjointe. Je me demandais ce qui avait fait qu’elle s’était laissée terrorisée. Des points de vue différents, inconscients, liés aux fonctions psychologiques de l’une et de l’autre ? Des manières d’être opposées ? Tout cela dans un contexte de changement pour ce service en termes de façons de travailler ? Dans le droit fil de ce que propose Eliott Jacques (1955), sans qu’il me soit bien possible de l’affirmer ici, compte tenu du fait que je me fonde sur une rencontre individuelle et des paroles rapportées de l’une sur l’autre, il est possible que le méta-cadre institutionnel qui avait garanti auparavant un certain équilibre quant aux angoisses primitives de ce collectif avait bougé au point où il ne pouvait plus contenir ni la dépression ni les aspects paranoïdes de la psyché individuelle. En somme, il y avait là potentiellement pas mal d’explosifs… et une mèche aura suffi - la « mauvaise » évaluation annuelle de son adjointe. Résultat, cette dame, très accommodante, qui faisait le dos rond, oui, mais qui devait aussi avoir ses rigidités, que je sentais adaptée mais pas très spontanée, se vivait comme harcelée (peur, déprime, perte de confiance).

 

Je l’ai aidée à travailler sur ce qui l’avait elle-même motivée à devenir cheffe, sur sa représentation du travail de manager dans un contexte de changement où elle laissait faire son adjointe : celle-ci était capable de mobiliser les collaborateurs, elle était aussi capable d’être en lien avec un syndicat, et donc elle était dans une position de puissance perceptible, là où ma patiente se ressentait, sans toutefois pouvoir le reconnaître pleinement, comme insuffisante. Il était peut-être question d’une mise en rivalité entre les deux femmes en écho sans doute à une histoire ou à un fonctionnement familial pour la patiente elle-même. J’ai plutôt favorisé son expression quant à ce qu’elle pensait elle-même de ces changements dans l’organisation du travail. Son caractère compliant, comme défense contre une colère rentrée, qui l’empêchait de s’affirmer bien à propos, sa volonté de ne pas perdre la face aussi pour ne pas avoir le sentiment d’être « moins bien que », son adaptabilité à toute épreuve, tout cela ne jouait pas en faveur d’une prise en compte empathique des effets produits sur ce petit collectif de travail.

 

Elle ne sentait pas non plus beaucoup de soutien de la part par sa propre hiérarchie, en même temps qu’elle minimisait la situation pour être bien vue dans son rôle. Je crois aussi qu’elle était confrontée à une attaque de la part de l’administration sur ce que viennent symboliser les Archives et ce à quoi elles correspondaient en termes d’identité de métier pour elle. Son métier à elle aussi allait changer et elle ne savait pas comment faire avec cela, si ce n’est en s’adaptant aux nouvelles réalités selon ses valeurs de respect des décisions hiérarchiques qui la dominaient surmoïquement. Quelque chose de son identité personnelle se trouvait lié à son identité professionnelle. Je crois que c’est une femme qui n’avait jamais pu aller vers l’expression d’un autre désir que de bien faire. Aussi, tant que les choses ne bougeaient pas autour d’elle, eh bien cela marchait de manière cohérente entre son monde interne et le monde externe. Ici, sous le poids des attaques venues d’en haut et d’en bas, j’avais l’impression qu’elle s’effaçait, ce qui confirmait ainsi les crispations de l’adjointe, qui n’aurait vu en elle qu’une lâche et une vendue, alors qu’elle était elle-même en souffrance elle-même. 

 

Tout l'enjeu serait qu'elle puisse se (re) trouver pour prendre des décisions au plus proche d'elle-même. Rester fidèle à ce que voulait son critique intérieur en tenant une place telle que définie par l’institution lui devenait coûteux. Endurer, faire l'effort de se retirer de la partie pouvait-il aussi répondre à une nécessité plus profonde ? 

 

Tenir est souvent un enjeu majeur, tenir le conflit, tenir dans la tempête, tenir dans/malgré l’activation de complexes inconscients. Et souvent, me semble-t-il, dans un tel travail, l’analyste se trouve en position de moi auxiliaire dans la relation transférentielle, partageant ses compétences à élaborer la situation amenée. Les patients que nous recevons arrivent enveloppés de ténèbres. Ils n’y voient rien de ce qui provient de leur inconscient. C’est en persévérant dans l’effort que nous venons à bout des résistances et des embûches qui parcourent notre chemin. Il y a souvent des déceptions dans la vie, mais être adulte ne signifie-t-il pas arriver à surmonter cette amertume ? 

 

J’ai conscience que cette demande d’effort tient lieu d’une injonction surmoïque, là justement il s’agirait qu’elle cesse. Or, en repensant à Jung, intuitivement je dirais qu’il s’agit de devenir conscient. L’effort juste sur soi-même n’est plus une injonction inconsciente, le message d’un autre, mais une clarté qui fait qu’on devient capable de tenir des opposés en soi et à l’extérieur de soi, sans que l’arc électrique issu des deux pôles ne provoque désastres perpétuels ou replis défensifs continus. L’éclair de la conscience jaillit de l’ombre. Comme le rappelle Jef Dehing (2007), « l’instance clivante et refoulante est associée à la moitié lumineuse de l’homme, alors que le refoulé et les contenus négatifs sont associés à sa moitié obscure. L’origine de ces oppositions apparaît comme étant située dans la conscience, particulièrement lorsque celle-ci est unilatérale, ce qui – selon Jung – est davantage la règle que l’exception. La réalisation de l’ombre est donc nécessaire pour surmonter la partialité causée par la conscience. » (p.53). 

 

Dans ces deux récits cliniques, il était bien entendu question de projections au sens au Dehing les résume : « Les projections transforment le monde environnant dans le visage propre de leur auteur, visage qui toutefois demeure inconnu de lui. » (p.58). Madame G, du fait d’une dissociation psychique importante, voyait remonter à la surface toute l’ombre familiale personnelle qu’elle méconnaissait à travers ce contact peau à peau et dégoûtant suscité par l’alcool comme élément déclencheur. Quant à cette cheffe de service, n’est-ce pas aussi toute sa rébellion étouffée en elle qui aurait rejaillie avec crainte sous les traits de son adjointe, même si celle-ci en en avait vraisemblablement les caractéristiques ? Il aurait fallu aller plus loin. Était-ce seulement une question d’effort à ne pas pouvoir le faire pour cette dame, qui lui aurait permis d’en apprendre davantage sur elle ? C’est là que je me rends compte que ce qui s’appelle effort a maille à partir avec ce que la psychanalyse a théorisé sous le nom de de défenses. 

 

 

Bibliographie

 

Clot, Y et Dejours, C. In Sciences Humaines. N° 242, novembre 2012. Plaisir et souffrance au travail, deux regards. Tous les gens qui travaillent connaissent un jour une mise en échec de leurs savoirs et de leur expérience. Un jour, cela ne marche plus. C’est l’ouvrier qui ne parvient pas à répondre à une panne, le journaliste qui butte sur une enquête, le chercheur qui ne parvient plus à avancer… Souvent cette perte de maîtrise dure. C’est pénible, coûteux, on n’en dort plus, on peut même en perdre son désir sexuel. Or cette expérience de l’échec est le point de départ de la mobilisation de l’intelligence, de la créativité, de l’inventivité qui va permettre, souvent, de dépasser la difficulté. Travailler, c’est précisément cela : se confronter à la résistance du réel et trouver des solutions. C’est pourquoi la souffrance est première. Le plaisir vient après. La souffrance peut se muer en plaisir si l’on parvient à surmonter l’obstacle, si l’on parvient à se transformer soi-même pour le dépasser.

 

Margat, C. (2011). Phénoménologie du dégoût : Inventaire des définitions. Ethnologie française, 41, 17-25.

 

Abitan, A. & Krauth-Gruber, S. (2014). « Ça me dégoûte », « Tu me dégoûtes » : déterminants et conséquences du dégoût physique et moral. L’Année psychologique, 114, 97-124.

 

Elliot JAQUES, « Social System as a defence against Persecutory and Depressive Anxiety », pp. 478-498, New Directions in Psychoanalysis, London, Tavistock Publ., 1955. Trad. Fr.: Psychologie sociale: textes fondamentaux anglais et américains, réunis par André Lévy, Dunod 1978, pp.546-565.