Un moment de thérapie d'enfant ...

 

Cyrille Bonamy

Un vent printanier accompagne toujours une thérapie d'enfant. Il surgit, il éclot, il éclate, il s'impose au moment et là où on ne l'attend pas. Impossible au thérapeute d'esquiver, sa présence est requise à l'instant même, dans la spontanéité et dans la créativité. Nos bagages théoriques, quels qu'ils fussent, n'étant dans ce surgissement d'aucun usage pratique, peuvent être rangés dans l'hiver des « doxa ». Le thérapeute est seul avec l'enfant, dépouillé de ses instruments conceptuels, ne sachant rien à l'avance, riche seulement de sa propre vie inconsciente à laquelle il doit faire confiance, sur laquelle il va s’appuyer pour aller à la rencontre de celle de cet enfant-là. N'accepterait-il pas un tel dépouillement, il partirait perdant. Sans doute lui viendrait-il de penser et de construire de nombreuses choses « autour » de l'enfant, intéressantes en elles-mêmes peut-être, mais il passerait à côté de cet "enfant-là".

 

 

Le premier mot de la thérapie d'enfant est donc la disponibilité, c'est-à-dire la liberté prise sur soi, sur les autres et sur tout corpus d'idées pour aller à la rencontre d'un enfant.

Le deuxième mot est une confiance de fond. Rien n'est à craindre et il n'y a aucune raison de douter : cet enfant ne va pas bien ; il est là et, sans le dire ni le savoir, il est en attente de cette rencontre. Le champ du possible est donc complètement ouvert.

 

Commençons à l'aube de la vie : observation d'Arthur

 

Deux heures du matin, l’enregistrement des bruits du cœur fœtal est devenu plat ; branle-bas au bloc obstétrical ! En quelques minutes, une césarienne est réalisée à l’arraché !

 

Le bébé à peine extrait, je m’en saisis dans le champ chirurgical que j’avais réchauffé sur moi et fonce vers la salle de réanimation néonatale la mieux équipée. Dans les quelques mètres qui m’en séparent, j’entrevois le père, aussi vert que la casaque qu’il a enfilée. « Suivez-moi ! Tout de suite ! Vite ! », et il m’emboîte le pas.

 

Dans la salle de réanimation bien chauffée, la sage-femme est prête avec tout le matériel nécessaire. Je pose bébé sous le chauffage rayonnant de la table de réanimation. Il n’a pas de respiration spontanée ; son cœur bat, mais extrêmement lentement. Ses voies respiratoires rapidement désobstruées, je réalise une respiration artificielle efficace au masque. Le chronomètre tourne ; il reste deux minutes avant la survenue de lésions neurologiques. Malgré la ventilation efficace au masque, il ne rosit pas ; son cœur reste extrêmement lent. Sans un mot, la sage-femme me tend le laryngoscope afin que je réalise une intubation trachéale et elle se positionne elle-même pour faire un massage cardiaque.

 

Je demande sèchement au père : « Comment s’appelle-t-il ? » Il bredouille un nom que je ne n’entends pas. « Comment ? ! » dis-je avec force. Il bredouille à nouveau. Je crie cette fois : « Mais plus fort, voyons ! ». Il claironne alors d’une voix de stentor le nom de son fils : « Arthur ! ».

A l’instant même, Arthur déclenche une grande inspiration ; il se met à crier et il rosit enfin ; le cœur passe à un rythme de 120/mn.

La sage-femme et moi, nous échangeons un regard étonné et incrédule. J’écarte cependant le matériel de réanimation, saisis le bras du père, l’attire fermement vers la table de réanimation et passant mon bras sur ses épaules, l’oblige à se pencher sur Arthur. Je dis doucement au père : « Vous m’avez dit qu’il s’appelait comment ? » « Arthur ! » dit-il au-dessus du visage de l’enfant. Arthur ouvre aussitôt les yeux. Je murmure alors à l’oreille d’Arthur : « Tu vois, Arthur, c’est papa ! » « Vous avez vu ses petits yeux, monsieur ? » « Oh, oui, dit le papa. Ils sont beaux tes petits yeux, mon Arthur !» « Et vous avez vu son petit nez ? » « Oh oui, il est tout beau ton petit nez, Arthur ! » Arthur ne quitte pas des yeux son père. Je continue : « Et ses oreilles, vous avez vu ses oreilles ? » « Oh oui, quelles sont jolies tes petites oreilles, Arthur !» Nous continuons ainsi : les mains, les doigts, les ongles, les pieds, le ventre, le sexe. Et le père parle à son fils et lui raconte la beauté de son corps qu’il voit pour la toute première fois. Doux mensonge ! Le père ne voit rien du tout ; ses yeux ruissellent de larmes !

 

Pendant ce temps-là, de mes deux mains, je tiens Arthur, les deux membres inférieurs repliés sur son tronc et les deux bras ramenés sur son ventre en imprimant des petits mouvements de bercement très doux de droite et de gauche afin qu’il se sente physiquement totalement contenu et bercé. Au chaud, serré et bercé comme dans l’utérus, Arthur écoute la voix bien connue de son père, et il part à sa découverte, pour la première fois, de ses yeux grand ouverts !

 

Cette observation ne peut qu’interroger

 

La mort apparente du nouveau-né est un fait si courant dans un bloc obstétrical qu’il nécessite et justifie la présence d’une équipe obstétricale et pédiatrique prête à se mobiliser à tout moment et parfaitement rodée aux gestes à réaliser ; le cas d’Arthur est l’un de ces nombreux cas. Mais ce cas précis nous a surpris, car en toute logique médicale, étant donné la gravité de la situation clinique, on pouvait s’attendre à ce qu’Arthur ait eu besoin de l’intubation et du massage cardiaque pour démarrer ses fonctions vitales. Or il l’a fait spontanément et, semble-t-il, à l’appel de son père !

Si l’on examine le processus même de naître, gît un paradoxe : par définition, la naissance réalise une césure entre la mère et son bébé, mais n’y aurait-il « que » cette césure, l’enfant en mourrait physiquement et psychiquement tant sa vie est en dépendance étroite de ses parents, et, d’un autre côté, si cette césure ne se réalisait pas, l’enfant mourrait aussi, bien évidemment. La naissance est donc bien une césure, mais elle ne saurait s’y résumer ; elle est « dans » le même temps l’acte de recevoir et de contenir cet enfant qui naît.

 

L’entrée dans la vie et la vie même d’un bébé le met en situation d’éprouver des expériences qui pour lui sont extrêmes. Elles lui font affronter des angoisses qui ont chez lui un pouvoir envahissant et qui menacent de le désintégrer. Dans le même temps, ses parents, Dieu merci, grâce à leur action auprès de lui, le mettent en capacité de supporter ces angoisses et de les contenir ; le bébé en éprouve alors le rassemblement de lui-même. Ils lui permettent grâce à leur portage, leur enveloppement, leurs paroles tendres, leur voix apaisante de faire la jonction qu’il ne pourrait pas faire tout seul entre ses propres modalités sensorielles. 

 

Ces liens créés par ses parents lui font alors éprouver cette chose remarquable et essentielle qu’est le rassemblement de lui-même, le sentiment interne d’être « moi », le sentiment d’exister. C’est cela même qui génère la première organisation de l’image du corps et le sentiment basal d’identité.

 

Or la fin de l’accouchement d’Arthur l’a plongé subitement dans une expérience d’extinction progressive de ses fonctions vitales. Il était jusque-là contenu dans l’utérus, faisant l’expérience du flux progressif d’éveils sensoriels de plus en plus précis et de plus en plus divers, lorsque soudain un reflux s’est installé par une cascade de défaillances organiques : l’anoxie parce que l’utérus n’oxygénait plus de manière suffisante, l’acidose qui en était la conséquence, puis la bradycardie qui a abouti à l’arrêt du cœur. Contenu comme il l’était dans l’utérus maternel, il a subi tout cela sans manifestation qui aurait pu évoquer de la souffrance. Le contenant maternel le contenait parfaitement, mais cette fois dans le cheminement vers sa mort ; doux chemin mortel !

 

En regard, la réplique médicale qui a tenté de restaurer les processus vitaux par une cascade inverse de remise en ordre organique « a saisi » le bébé avec la brutalité d’un rapt. L’extraction inopinée de l’utérus avec son agression thermique, l’aspiration douloureuse des voies respiratoires pour les rendre fonctionnelles, la respiration artificielle qui forçait l’inspiration pour oxygéner. Et, comme on l’a vu, la suite était prête : l’intubation, le massage cardiaque et la perfusion si nécessaires ! Malgré toutes les précautions et toute la douceur que l’on peut mettre en œuvre dans la réalisation de ces actes, un bébé ne peut pas ne pas en éprouver le caractère impérieux et brutal. Il ne peut le vivre à cette phase de sa vie que comme un morcellement de son corps et une forme de désintégration de lui-même.

 

Arthur bien contenu dans le ventre de sa mère et entré doucement dans le processus d’arrêt de sa vie fœtale n’était donc pas en mesure « d’intégrer » la césure soudaine d’avec sa mère et les mouvements respiratoires artificiels de la ventilation au masque ! La sage-femme avait donc entièrement raison en me passant le laryngoscope ; nous devions nous maintenir dans une logique médicale d’urgence vitale ; les conditions dans lesquelles était ce bébé indiquaient de passer sans délai à l’étape suivante : instrumentaliser au plus vite les mécanismes vitaux primaires pour qu’il n’y ait pas de dégât neurologique. C’est là, à ce point précis, me semble-t-il, que la voix du père nous a précédés.

Peut-être faut-il préalablement poser la question de l’opportunité d’avoir entraîné le père dans la salle de réanimation ! Pourquoi s’être embarrassé de sa présence au moment même où il faut concentrer un maximum d’efficacité dans des gestes qui doivent être très rapides, très techniques et aseptiques ? Mes collègues habituellement choisissent l’option contraire, celle de l’écarter !

 

La première raison était pour moi qu’étant donné la gravité de ce qui se passait pour son fils, il était normal que le père rejoignît son fils à ce moment-là et à cet endroit-là.

La deuxième raison était de ne pas s’approprier ce qui revient au père. Aux premiers instants de vie de son enfant, c’était à lui d’être là, présent à ses côtés, de manière tout à fait préférable à quelqu’un d’autre.

 

La troisième raison était que je pensais en effet que, dans cette place-là, le père pouvait ne pas être une potiche, mais un « acteur » essentiel pour son fils. Mon rôle dès lors était d’y veiller et de lui permettre de tenir ce rôle, voire, comme je l’ai fait, de l’y provoquer.

Dans la naissance d’Arthur, la mise en route des processus vitaux primaires par la technique médicale, me positionnait donc du côté de la « césure » du bébé d’avec sa mère. En effet je le sollicitais sans ménagement pour qu’il déclenche son « autonomie » respiratoire et cardiaque, qu’il s’oxygène tout seul, sans sa maman ! Restait donc en attente, inaccompli, l’autre versant de sa naissance dont nous avons parlé : accueillir et contenir le nouveau-né. On imagine facilement pourquoi dans ce genre de circonstances dramatiques, cette fonction parentale soit habituellement laissée en suspens, la mère étant anesthésiée ou immobilisée et le père écarté ou dépassé. 

 

C’est ce qui m’a poussé à entraîner le père avec nous ; je savais bien que nous allions réussir à mettre en route les fonctions vitales d’Arthur, mais on pouvait faire sûrement plus et mieux, on pouvait associer le père pour qu’il accueille et « contienne » son fils (au sens de soutenir et d’envelopper).

 

Bien évidemment, la voix de son père, Arthur la connaissait depuis longtemps ; c’était pour lui l’un des bruits familiers intra-utérins. L’entendre ne pouvait donc que lui rappeler des impressions sensorielles connues et le ramener à ce qu’il éprouvait quand il était contenu dans l’utérus maternel. Moi, de mon côté, je forçais la césure, j’exigeais l’autonomie : le père, de son côté, ne forçait rien, au contraire, l'appel de sa voix a fait basculer en douceur son fils du côté de la vie : à l’instant, Arthur a entendu, s’est senti « contenu » et a tout « naturellement » répondu !

D’aucuns hausseraient les épaules devant ce que je suggère pour comprendre cette histoire ! Ils diraient que le déclenchement spontané de la respiration traduisait simplement qu’Arthur n’avait pas eu un temps d’anoxie aussi important que ce que je pensais et que la concomitance de l’appel du père était un pur hasard. On ne saurait leur fournir de preuve, mais les observations du même type que des collègues et moi-même avons faites de longue date dans les blocs obstétricaux sont nombreuses.

 

Ils pourraient aussi dire que j’ai manipulé le père. Or cette histoire est emblématique de ce qui s’engage au moment d’une naissance. Il y a là une aventure extrêmement intense à vivre tant pour la mère, c’est évident, que pour le nouveau-né et bien sûr pour le père. Or, ce qui se passe est extrêmement subtil et parfois très compliqué pour les parents. Pour qu’ils puissent être « contenants » pour leur bébé, ils ont besoin eux-mêmes d’être contenus et guidés. N’aurais-je pas sollicité le père d’Arthur, Arthur aurait été intubé massé, perfusé, aurait démarré son autonomie respiratoire et cardiaque vaille que vaille. Mais in fine il aurait été beaucoup plus « secoué » par une expérience vécue comme le morcellement de son corps et dont nul ne sait comment il aurait été en mesure de la métaboliser psychiquement. Le père aurait été traumatisé de nous avoir vu passer devant lui avec son enfant inerte et d’être resté dans l’attente d’un verdict. Cela ne l’aurait préparé en aucune façon à aller au-devant de sa femme et au-devant d’Arthur, à les entourer et à les aider à assumer la dureté de ce qui venait de se passer. 

 

Combien de parents sortent ainsi de la maternité complètement traumatisés par ce qu’ils ont vécu et rendus par cette expérience inaptes à aller au-devant des détresses normales de leur bébé parce qu’elles réactivent avec trop d’acuité leur propre détresse !

L’option prise dans cette observation a été inverse. 

 

« Voyons, parlez plus fort » a recruté le père pour le remettre dans une position paternelle active. L’attirer vers Arthur en le prenant par la main, le contraindre à s’incliner sur lui, et à nommer chaque partie de son corps, lui a fait prendre « sa » place de père, capable d’accueillir et de contenir Arthur. Il était de première importance qu’Arthur sente ses premiers instants de vie portés et enveloppés par son père afin d’en faciliter pour lui l’intégration. Il fallait qu’il ne fasse pas une expérience trop radicale de morcellement et de désintégration qui l’obligeât à se mettre dans une position de défense ou de retrait. 

 

Nous, pédiatres des premiers moments de vie des bébés, sommes assez fréquemment témoins de ces retraits d’allure « autistique » qui, plus ils durent, plus ils sont difficiles à récupérer. En eux-mêmes, ils signent une souffrance majeure de l’enfant. C’est dire l’importance d’agir en amont, à la maternité afin d’être préventif, et, lorsqu’on constate de tels phénomènes, d’être rapidement interventionniste. Ainsi dans l’acte de naissance d’Arthur, était-il de première importance de ne pas rendre cet acte insupportable aux parents pour ménager leur capacité de contenir Arthur dans l’avenir avec bonheur.

Le numineux et l'intime

Cette observation concentre à l’extrême un entrelacs de problématiques autour de la naissance d’un bébé ; je voudrais en relever deux : l’intensité et l’intimité.

 

L’intensité d’abord.

 

Ce qui se déroule dans un bloc obstétrical génère une atmosphère extrêmement intense, tant l’attente du surgissement de la vie et concomitamment la menace permanente de la mort, qu’elle soit fœtale ou maternelle, s’y côtoient à tout moment. Une ambiance très singulière y règne donc, chargée d’une évidente numinosité, créant des émotions fulgurantes en même temps qu’un activisme médical trépidant. Parents et personnel médical évoluent donc sur des paliers très décalés, les premiers oscillant entre l’illumination devant l’imminence de l’issue heureuse et l’angoisse soudaine devant un événement intercurrent, les seconds refoulant autant qu’ils le peuvent leur implication émotionnelle pour garder leur sang-froid et leur efficacité. La médicalisation, réponse certes nécessaire devant la mortalité maternelle et fœtale, pousserait volontiers à se camper dans une attitude rationalisante pour se sécuriser intérieurement.

 

Le bébé naît donc au sein de cette polarité-là. Les gestes qui le prennent, l’enveloppent, le bercent, le soignent sont habituellement bien adaptés mais que ne sent-il pas et que n’entend-il pas ? Qu’a « entendu » Arthur ? À mon avis tout : le branle-bas déclenché par la sage-femme, le silence angoissé, les ordres secs du chirurgien, ma voix ordonnant au père de me suivre, le bredouillement de son père plus mort que vif. Dans cette intensité d’alerte, de menace, de stress, d’efficacité, d’angoisse, d’écrasement, le claironnement de la voix de son père proclamant son nom a pleinement rejoint Arthur, claironnement unique et à la hauteur de cette intensité !

 

On comprend que de tels contextes rendent la tâche délicate pour trouver les gestes et les mots justes pour donner à ce qui se passe la simple dimension humaine dont le bébé et ses parents ont besoin.

 

C’est la seconde problématique qui saute aux yeux : l’intime.

 

Que reste-t-il dans nos blocs obstétricaux de l’intime ? Pourtant une naissance n’est-elle pas normalement d’abord un acte intime. Le père et la mère partagent ensemble un état dans lequel ceux qui s’activent autour d’eux ne peuvent pas entrer; entre eux deux se vit quelque chose de si singulier que personne n’y a vraiment accès.

 

Deux histoires africaines mettent bien en exergue ces notions.

 

Un jour, en brousse, j’ai vu s’éloigner lentement du village une femme enceinte dont je savais qu’elle était à terme. « Mais où va-t-elle ? » demandai-je à sa sœur qui était à côté de moi. « Ah ! Elle va accoucher. » « Mais personne ne va l’aider ? » Effrayée sa sœur me répond : « Oh, mais non ! Que se passerait-il si quelqu’un la voyait ? ! » Cela me fit profondément réfléchir. Pourquoi cet effroi ? Je compris que l’acte même de mettre au monde un enfant était ressenti comme chargé d’une telle intensité qu’il aurait été dangereux que celle-ci ne soit pas « tenue » par la mère dans sa sphère à elle seule, intime ; si cette intensité en débordait, elle pourrait provoquer un désastre, que ce soit pour l’enfant, pour la mère, ou surtout pour le village. À la mère incombait de tenir cette intensité-là dans l’intime.

 

Or la vie clanique de ce village animiste ne laissait pourtant guère de place à l’intime : tout se savait sur tous ! Il était intéressant de constater comment, pour des actes spécifiques, des rituels de tous ordres venaient réinstaurer les cloisonnements et la différentiation nécessaires entre les membres du village. Au sujet des naissances, un rituel strict commandait le retrait de la mère pour que l’irruption de la vie ne dépasse en aucune façon son intimité !

 

Une autre fois, j’ai été convoqué par le chef d’un autre village parce que l’une de ses femmes était en travail depuis deux jours ( ! ) Devant cette femme complètement épuisée, j’ai été obligé de tenter le tout pour le tout et de réaliser sur place un forceps dans des conditions invraisemblables. Tout s’est néanmoins bien terminé par un enfant bien vivant et sa mère aussi ! J’avais de quoi en être extrêmement satisfait ; or, en sortant de la case, j’ai été empoigné par trois hommes dont l’un m’a appuyé un poignard sur la gorge ! J’ai dû mon salut au chauffeur qui m’a traduit : « Vite, le placenta ; vite donnez-leur le placenta ! » Il fallait en effet qu’immédiatement après la délivrance, le placenta soit enterré, sinon il faisait courir les pires catastrophes au village. J’ai obtempéré et on m'a laissé partir non seulement sans l’ombre d’un remerciement, mais avec l’impression que les villageois me regardaient avec hostilité. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que, sans le savoir, j’avais commis une double transgression, d’une part j’avais gravement violé l’intime de la naissance et que d’autre part je n’avais pas exercé une fonction d’importance vitale.

 

C’est le père qui avait pointé son poignard à ma gorge ; il avait donc fait un travail de père ! Il avait veillé et exigé en réalité une chose très simple : que la césure de la naissance soit réalisée jusqu’au bout. La mère n’arrivait pas à accoucher ? Il était venu appeler quelqu’un dont on supposait qu'il pouvait être plus fort que les matrones du village. Mais une fois que sa femme avait accouché, il avait exigé que la césure soit bien totale. Le placenta en effet est doté de deux versants, l’un maternel, l’autre fœtal, les échanges vitaux s’effectuant entre les deux. Il s’agit donc d’un hybride, d’une forme monstrueuse d’humanité, qui ne peut être toléré que parce que la mère le tient enfermé à l’intérieur d’elle. Là, dans cet intime-là, il peut produire de la vie, mais en dehors d’elle que ne serait-il pas capable d’engendrer ? Maintenir un hybride « maman-bébé » en dehors du ventre maternel n’est rien moins qu’une menace pour la vie de tous. La césure complète s’imposait donc comme une nécessité et son importance était consacrée par un symbole : l’enterrement du placenta.

 

Nous ne sommes pas loin de ce qui est ressenti chez nous lors d’un accouchement où en permanence se côtoient la vie et la mort ! La vie vient et la mort rôde ! Mais nous manque trop souvent la capacité fabuleuse de le signifier en posant des actes symboliques qui structurent la vie et viennent lui donner du sens. Dans la chrétienté médiévale, c’était aussi le rôle du père d’amener son enfant sur les fonds baptismaux. Le rite baptismal, naufrage et résurrection (mort et vie), est une façon de symboliser la césure d’avec la mère et l’inclusion dans une communauté humaine. Chez les juifs, c’est aussi à la charge du père de faire circoncire son fils le huitième jour, autre façon encore de symboliser la même réalité.

 

Quant à l’intime que symbolise le retrait de la mère de son village pour accoucher, son sens si l’on y réfléchit paraît aller de soi dans un contexte africain. Seule la mère va être en mesure de faire vivre l’enfant grâce à son lait et nul autre. Il est donc nécessaire de la laisser faire son alchimie avec son bébé ; elle doit mettre en place quelque chose de spécifique et de très précieux avec lui qui n’est du ressort d'aucune autre personne que tous deux. Les notions qu’a développées Winnicott ou les recherches actuelles en périnatalogie sur l’attachement, l’intersubjectivité, l’accordage affectif etc., déploient les constituants psychiques d'une telle alchimie et qui ne peut se jouer que dans l’intime.

On pourrait dire que la voix qui a claironné : « Arthur ! » a posé la présence du père auprès de son fils, et, lui donnant son nom, a permis à son fils d’assumer la césure de sa naissance, comme l’aurait fait un baptême.

 

Ce qui a suivi, le père se penchant sur son fils et le fils le buvant des yeux, a été, en partie puisque la mère n’était pas là, l’entrée dans l’intime, entrée pour le père et pour Arthur sur la voie de l'intersubjectivité.

Quel rapport entre cette observation et les séances habituelles de psychothérapie d'enfant ?

Cette observation qui est elle-même la mise en œuvre d'une psychothérapie est une parabole des transformations qui s'opèrent dans les psychothérapies et analyses d'enfant.

Le grand-oeuvre du développement psychique de l'enfant s'effectue au travers des « césures » que doit assumer l'enfant et dont la naissance est la première. Françoise Dolto l'a magistralement exposé par la notion de « castrations symboligènes » qui jalonnent chacune des étapes de la construction psychique. Si l'enfant vient nous consulter c'est parce que l'une de ces castrations n'a pas été « symboligène », c'est-à-dire que l'enfant n'a pas été porté par le contenant adéquat qui lui aurait permis, à travers cette « césure », de faire le saut symbolique qui lui aurai donné du sens.

 

Le travail de la thérapie consiste donc à s'approcher autant qu'il est possible de cette expérience catastrophique, non pour savoir, non pour en prendre seulement conscience, mais afin de permettre à l'enfant d'y revenir en étant, cette fois, accompagné, contenu à l'intérieur du transfert, comme Arthur sous la lampe radiante a été contenu par le bercement de mes mains et par les paroles de son père. L'enfant, à travers ses images inconscientes, retrouve des éléments de cette expérience, mais cette fois sans être perdu dans une expérience solitaire, au contraire contenu par le transfert-contretransfert avec son thérapeute. Celui-ci, à travers ce qui lui vient, ses paroles, son silence, son action, son retrait, ou son interprétation etc. soutient la reprise de ce contenu par l'enfant et accueille ce qui n'a pas encore pris forme dans un sens potentiel.

 

Il est facile de faire émerger des images inconscientes au cours des séances, mais aussi intenses ou aussi belles ces images soient-elles, leur émergence n'implique pas nécessairement en elle-même qu'un travail intérieur se réalise. L'analyste, lui, présuppose un sens à ce qui se crée ou se dit devant lui et il fait l'hypothèse que les figurations du jeu de sable, des dessins ou du jeu sont l'expression de la vie psychique. Sa présence effective et le transfert-contretransfert sont là pour induire un travail interne de liaison psychique, pour que s'engrange un gain symbolique et que se déclenchent des processus de symbolisation.

 

Ainsi Arthur et son père n'ont pas seulement passé un moment agréable sous la lampe chauffante (!). Mes paroles ont convoqué le père qui a convoqué Arthur ; elles ont soutenu leur rencontre, si bien que l'un et l'autre sont entrés dans une expérience de reconnaissance de l'un par l'autre, intensément vécue sur le plan sensoriel et émotionnel qui a restauré « l'espace intime » et sa nécessaire alchimie que nous évoquions à propos de la femme africaine. Cette expérience a fait émerger du sens et pour l'un et pour l'autre.

 

La difficulté réelle, au-delà de ce qui est fait et dit dans une séance, est de faire entrer l'analysant, à partir du matériel inconscient, dans une élaboration en pensées symboliques et que ces pensées soient reprises dans des processus secondaires.

Nous ne saurons jamais ce qui, au cours de la séance, des productions de l'enfant de nos paroles ou de notre attitude, a été opérant ou non, ni comment cela a été opérant. Malgré toute l'importance accordée au transert-contretransfert, l'analyste n'est qu'un passeur, celui qui, au mieux, aide au passage d'une rive à l’autre.