Réflexions bibliques et psychanalytiques à propos des abus sexuels

 

Cyrille Bonamy

Outil précieux pour décrypter ce qui se joue dans les situations d'abus sexuels, la psychanalyse rejoint étonnamment le texte biblique qui souligne les mêmes enjeux et d’une façon très proche. Un détour biblique va donc nous aider à les comprendre.

 

Dès les premiers chapitres de la Genèse, qu’il convient de lire comme l’histoire de notre propre développement personnel, la question du mal et en particulier celui des perversions sexuelles est posée comme un fait premier. Cette façon d'écouter l'écriture est celle des commentaires immémoriaux de la Tradition orale Juive, et donc celle de Jésus, que l'on retrouve dans les Midrashim et le Talmud.

 

Au chapitre du Déluge (Gen 6) et à celui de Sodome et Gomore (Gen 18), cette question du mal mène à cette chose proprement ahurissante : que Dieu en vienne à détruire sa propre création lors du déluge, et à supprimer par le feu les villes de Sodome et Gomorrhe à la génération d'Abraham ! Que signifie un tel récit épique sinon cette réalité si simple : la violence et l'immoralité telles que le récit les déploie s'appliquent à ma propre vie ? Cette violence et cette immoralité s ont une noyade et sont le feu qui me détruit, moi et la collectivité.

 

Deux commentaires de la Tradition juive indiquent une voie de compréhension particulièrement intéressante. Le premier est sur le Déluge (Genèse 6/5 et Genèse 6/13) : « Le temps est venu de leur destruction (...) car la terre s'est remplie de spoliation à cause d'eux ». « Rabbi Hanina dit (Midrach Rabba, XXXI-5, Tome I, p.320, Verdier, Lagrasse, 1987) : la spoliation, c'est voler ce qui ne vaut pas un sou. (...) Ainsi agissaient les hommes du déluge : quand l'un d'eux sortait avec un panier plein de lupin (de fourrage), quelqu'un venait lui en enlever pour moins d'un sou, puis un autre venait aussi lui en enlever pour moins d'un sou, si bien qu'il ne pouvait pas avoir recours devant les tribunaux. ». De prime abord, on ne voit pas en quoi cette histoire de lupin a à voir avec le déluge, et encore moins pourquoi un vol minime expliquerait la nécessité du déluge ! Le Midrash, justement, fait intentionnellement sortir de la dramatisation épique du texte biblique pour ramener aux exigences du quotidien. En effet si quelqu'un remplit sa charrette de lupin pour le vendre au marché et qu'on le dépouille de manière répétitive tout au long de son trajet d'une quantité apparemment négligeable, chacun comprend qu'à son arrivée, il ne lui restera plus rien à vendre au marché ! Le Midrash fait donc constater ce que l'on ne sait plus voir : le poids réel d'un vol dont on ne voit que l'apparence anodine et la perversion avec laquelle on s'est collectivement organisé pour rendre toute réparation impossible. Le vol minime du lupin est une mise en image de l'insuffisance de ma conscience des frontières de moi-même et de celles d'autrui ; en effet, si celle-ci était au bon niveau, je devrais avoir la nette conscience que je n'ai pas à en prendre quoi que ce soit. Cette image toute simple est un avertissement sur le danger d'un abaissement de ma conscience sur les frontières d'autrui, elle conduit droit à ma propre noyade.

 

Le deuxième commentaire est sur Sodome (Gen 6/13) « Le temps est venu de leur destruction etc. » Il reprend une histoire de l'antiquité, celle du lit de Procruste (Sanhédrin 109a et 109b sur Gen 6/13 dans : Louis Ginzberg, Les légendes des Juifs, p.51, Tome II, Cerf, Paris, 1998) : «A la recommandation de leurs juges, les villes de Sodome et Gomorrhe préparèrent des lits dans les parties communes de la cité. Chaque fois qu'un étranger arrivait, trois hommes le saisissaient par la tête, et trois autres par les pieds et le couchaient de force dans un des lits. S'il était trop petit pour le remplir, les six assistants tiraient et tordaient ses membres jusqu'à ce qu'il l'ait rempli. S'il était trop grand, ils unissaient leur force pour l'y fourrer, jusqu'à ce que la victime soit près d'en mourir. Ses cris étaient reçus par les paroles : « Ainsi sera fait à chaque homme qui entre dans nos pays ». » Image de cauchemar ! Son outrance est celle d'une caricature qui force à voir ce que l'on n'a pas envie de voir : le processus spécifique de Sodome est de refuser à l'étranger (c'est-à-dire à autrui) ses dimensions propres et donc de le plier ou de l'étirer aux dimensions qu'on lui impose : refus de l'autre pour lui-même et réduction à ce que l'on en veut pour soi-même. Un tel processus est, par sa nature même, un feu capable de me consumer.

 

Dans l’Évangile, Jésus (Mat 18-6)est sur cette ligne de radicalité : « Quiconque sera occasion de chute pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu'on suspende autour de son cou une meule d'âne et qu'on le précipite en pleine mer ! »

Ces trois éclairages permettent de rentrer très avant dans le processus des abus sexuels dans l'Église.

 

Dans les cas de pédocriminalité, l'abusé est un enfant, dans ce temps béni de l'insouciance et de l'inconscience dont chacun a eu un besoin vital à ce moment de sa vie, et qui témoignent de la perméabilité entre sa vie consciente et sa vie inconsciente. Par le jeu en particulier, l'enfant s'embarque et navigue avec une facilité déconcertante sur ses territoires inconscients, raison pour laquelle tout parent doit veiller sur lui et savoir le ramener, le moment venu, aux exigences du conscient.

 

L'abuseur qui, pour l’enfant, a une stature parentale, profite de cette insouciance, surgit en deçà de toute capacité consciente de discernement pour l'enfant et fond sur lui jusqu'à s'imposer. Il met alors à l'œuvre le processus du « lit de Procruste » : le domaine sexuel de l'enfant qui n'est ni développé, ni abouti, ni investi psychiquement de la même manière qu'un adulte, se voit soudain monstrueusement « étiré » à des dimensions qui ne sont pas les siennes. Des sensations inédites qui lui sont inconnues le submergent parce qu'elles lui sont in- intégrables, sensations d'ailleurs contradictoires car suscitant à la fois pénibilité et horreur, comme excitation et plaisir. Ses émotions l'assaillent car trop puissantes et trop contradictoires ; la peur le ferait fuir, mais il se soumet à celui qui l'envahit pour justement fuir sa peur ; il en est violemment dégoûté, mais il l'attire ; il est pris de panique, mais il se laisse faire. Ce qu'il éprouve est à l'inverse de ce qui se passe en famille : des manifestations d'intimité avec son entourage, il avait toujours retiré un sentiment d'intégration de lui-même et de plénitude. Avec cet adulte qui l'abuse, il se sent complètement écartelé et perdu.

 

Ce n'est pas tout ! En effet sa vie inconsciente le met en contact avec celle de l'abuseur ; il en reçoit de plein fouet ce qui habite celui-ci à son sujet, c’est-à- dire « rien » : il n'est personne, réduit seulement à ce qu'en veut son tortionnaire ! Du néant s'abat sur lui qui n'est plus l'étirement, mais le rétrécissement de la torture du « lit de Procruste ». Cette expérience de néantisation s'imprime dans sa vie inconsciente et y constitue un noyau qui va s'activer à chaque fois qu'il entrera dans une expérience affective intime ou sexuelle.

 

Jusque-là grâce au jeu subtil dans sa famille entre les manifestations de tendresse et les exigences plus strictes de respect, l'enfant voyait progressivement se dessiner les contours de ses propres frontières. L'abuseur, lui, les subvertit brutalement : frontière entre les générations qui permet à l'enfant de se situer dans un juste rapport avec ses parents et que l'abus sexuel télescope, frontière de l'intimité qui donne à l'enfant le sentiment de son intégrité et de son entièreté, et qui, ici bafouée, jette l'enfant dans une abominable confusion, frontière du langage où l'enfant se structure dans la vérité et la sincérité et qui, ici, le jette dans le mensonge, la menace et l'envahissement. C'est de cette façon que l'abuseur laisse une empreinte monstrueuse tant dans la vie consciente que dans la vie inconsciente de l'enfant, pas seulement une trace, mais une distorsion qui va se déployer dans le temps et affecter sa construction intérieure, ce dont témoignent les victimes de tels abus sexuels. Une ombre infecte et menaçante vient constamment se projeter sur leur sexualité et sur leur vie affective. C'est en cela que la nature de l'acte s'avère criminelle, non seulement par l'acte lui-même, mais par sa diffraction délétère sur la psyché durant toute la vie.

 

Si, rapidement dans les suites de cet acte, la présence d'un tiers venait rejoindre l'enfant, s'arrêtait avec lui sur tout ce qu'il avait ressenti, nommait pour lui avec précision chacun des actes subis et en affirmait le caractère coupable, une telle présence active auprès de lui lèverait en bonne partie la force d'impact du traumatisme. Hélas, le silence souvent imposé aux victimes, et conséquemment leur solitude, ont des conséquences désastreuses ! En effet, à distance, le travail de réparation s'avère douloureux et compliqué ; la psyché, pour se préserver, a dû « encapsuler » le traumatisme pour faire cesser sa nocivité. Elle remanie les souvenirs et peut même radicalement les effacer pour permettre au sujet de mener sa vie. L'accès direct à ce qui a été traumatique pour lui et la manière dont il l'a éprouvé n'est alors plus possible. Reste à travailler difficilement sur les rêves qui expriment la façon dont la vie inconsciente a été impactée et, ce, dans une relation absolument sécurisante avec un psychothérapeute.

 

Les abus sexuels chez une femme ou un homme n'ont pas moins de conséquences bien qu'il s’agisse d’adultes. Une dynamique analogue à celle de l'enfant a malheureusement été mise en marche ; pour la comprendre il est nécessaire de se pencher sur certains déterminants inconscients.

L'enseignement traditionnel de l'Église a toujours valorisé «l'esprit d'enfance » avec son aura « d’innocence », de pureté, de beauté, de spontanéité et de réceptivité. S'engager derrière le Christ supposerait donner une priorité absolue à cet état d'âme ; plus on s’en approcherait, plus on serait réceptif à la volonté du Père. A ce sujet, on pourrait multiplier les références scripturaires, l'usage qui en a été fait dans l'enseignement catholique depuis la catéchèse jusqu'à la formation des séminaires et des noviciats, et en relever la fréquence dans le langage des mystiques. L'enfance et l'enfant sont magnifiés et il faut rester en état d'enfance vis-à-vis de Dieu. L'abaissement de ce Dieu qui en vient même jusqu'à s'incarner fait adorer l'Enfant à la crèche, adorer la Vierge à l'Enfant et, dans ce rapport à Dieu, qu’est-on sinon un petit enfant dans les mains du Père dont on tente d'accomplir la volonté ?

Dans une vie personnelle, renoncer à l'argent, au pouvoir et au sexe est présenté, pour exigeant que ce soit, comme la voie la plus sûre pour se maintenir spirituellement dans cette « innocence » d'enfant. C'est la voie dans laquelle s'engagent les religieux(ses) et peu ou prou les prêtres.

 

Une telle spiritualité n'est pas sans retentir puissamment sur la vie psychique en entraînant une mobilisation des strates de la psyché qui sont propres à l'enfance. Il s'agit d'un domaine de la vie inconsciente que l'on peut qualifier d'« archétypique », c'est-à-dire qui n'est pas spécifique d'un individu, mais qui est commun à tout homme (Constatations particulièrement développées par Carl Gustav Jung). Ces domaines archétypiques de la psyché se situent sur des strates très profondes, c'est-à-dire d'autant plus inconscientes et d'autant plus chargées d'une formidable énergie. Quand, venus de cette profondeur-là, des contenus inconscients émergent à la conscience, ils sont nimbés de numinosité, c'est-à-dire d'une atmosphère sacrée chargée d'une formidable énergie à laquelle il est très difficile à la conscience de résister parce qu'elle est fascinante et possède le pouvoir de l'envahir. Concrètement, leurs contenus viennent s'imposer en réalisant une véritable subversion des moyens habituels de discernement.

 

Ces phénomènes d'envahissement de l'inconscient sur le conscient font partie de la vie courante ; par exemple, lorsqu'on observe le comportement de deux amoureux, on voit bien qu'ils perdent souvent le sens de la mesure ou leur jugement habituel, et leur entourage de s'en amuser car il voit bien que le champ archétypique de « l’Éros » les a ravis ! Mais on le constate aussi dans des cas beaucoup plus graves, par exemple chez des gens fanatisés ; ils perdent leurs capacités à entendre le discours de la raison et en deviennent particulièrement dangereux. On le constate chez les terroristes et historiquement dans tous les régimes totalitaires. Dans un cas comme dans l'autre, le mécanisme psychique est analogue : des contenus inconscients activés viennent envahir le champ de la conscience.

 

C'est un phénomène de cet ordre qui se met en œuvre au cours des abus sexuels chez une personne adulte. La contrainte de l'obéissance religieuse à laquelle elle se soumet volontairement, ainsi que l'entraînement à une attitude intérieure mystique dans laquelle on lui demande d'évoluer, activent les strates archétypiques inconscientes de la psyché et particulièrement celles de l'enfance. Glissant dans une position infantile vis-à-vis de son supérieur qui, pour elle, est paré de l’autorité de Dieu, elle perd sa capacité d’être en lien avec ce qu’elle ressent de négatif et de destructeur.

 

Fascinée comme un enfant, sa conscience se fait envahir et elle n'a plus la capacité psychique de résister au rapt de l’abuseur. On se rapproche donc du cas de l'enfant abusé et de ses conséquences, mais une dimension supplémentaire est apparue, celle de la responsabilité collective dont parle la Bible à la génération du déluge comme à celle de Sodome, ici le collectif du Noviciat ou de l'Ordre religieux dont c’était le rôle de la protéger et de la prémunir. Non seulement il ne l'a pas fait, mais il l'a conditionnée comme on vient de le montrer, jusqu'à provoquer cette incroyable vulnérabilité vis-à-vis d'un prédateur. La violence subie n'est pas moindre que celle d'un viol, aggravée de la pression d'un discours religieux manipulateur complètement perverti. Cette personne n'a pas seulement subi un acte sexuel non désiré, mais une action criminelle qui a fait effraction dans sa psyché et ne cessera de se répercuter tout au long de sa vie.

 

Si l’on se place cette fois du côté des abuseurs et que l’on examine ce qui se passe chez eux, il faut nettement distinguer deux situations tout à fait différentes : d’un côté des prêtres dévoués, qui, affectivement isolés, ont soudain dérapé, et de l’autre des personnes qui sont des pervers avérés.

L’exemple type de ces derniers est celui des fondateurs de telle ou telle congrégation dont on a si largement entendu parler et qui s'étaient sciemment organisés pour réaliser leurs abus sexuels en impliquant leur entourage. En ce qui les concerne, leur présence est inévitable dans n'importe quelle institution, l’Évangile-même le souligne clairement en Luc 17-1. Le problème essentiel réside dans le fait de se donner activement les moyens de les repérer et d’autre part de les neutraliser. On peut légitimement s’indigner de l'atonie de l'Église face aux actes de tels pervers et s’en demander sérieusement la raison. Après ce que nous venons de voir sur les jeunes qui s’engagent dans les ordres, on comprend le danger qu’ils encourent lorsqu’on les met dans l’état de vulnérabilité que nous avons décrit et qu’en outre on ne les protège pas efficacement de tels pervers.

 

En ce qui concerne ceux qui ne sont pas des pervers avérés, cas semble-t-il bien plus fréquents, la dynamique psychique qui les a entraînés à passer à des actes de pédo-criminalité est toute différente. Force est de constater qu'est largement répandue chez eux une incroyable immaturité vis-à-vis de la sexualité, elle semble souvent rester recouverte de gêne et de culpabilité, gardée à leur conscience dans une zone d'ombre vaguement sentimentale et honteuse. Un tel état et une telle stature dans la vie sont stupéfiants et, en tout état de cause, les privent de pouvoir exercer un discernement correct sur la sexualité, que ce soit la leur ou que ce soit celle des autres. Or ces hommes ou ces femmes ne sont pas sans être travaillés, eux-mêmes, comme tout un chacun, par des hormones sexuelles et par les pulsions sexuelles qui sont normales chez tout adulte. Devant ces pulsions, ils devraient pouvoir compter sur leur propre discernement et ce de façon d'autant plus cruciale qu'ils sont soumis à un jeûne sexuel total.

 

On comprend dès lors que cultiver un état d'âme d'enfant, tel que nous l'avons évoqué, peut les conduire de manière redoutable, à se trouver fascinés par des enfants réels. Devant eux émerge l'incarnation même de cet esprit d'enfance : la beauté, la pureté, « l'innocence » totalement réceptive, parfaitement ouverte et sans résistance, expression-même des contenus inconscients archétypiques dont nous avons parlé. Ils s'en trouvent soudain envahis et privés de la conscience suffisante pour discerner ce qui leur arrive et contenir leurs pulsions sexuelles qui font irruption. On comprend dès lors que rien ne retient leur passage à l'acte : dévoiement de l'abuseur, catastrophe pour la victime ! L'abuseur a été, comme devant un mirage, abusé par le surgissement de ses propres contenus inconscients. Notre vitalité vient certes de notre vie inconsciente, comme la sève des plantes puise dans la nappe phréatique, mais, en cas de montée excessive des eaux, c'est en vain qu'on chercherait à éviter une inondation ; il en va de même pour la montée des eaux de l'inconscient provoquée par le refoulement de la sexualité et par l'activation des strates psychiques profondes de l'enfance ; noyé, l'abuseur va jusqu'à la catastrophe.

 

Pour n’importe qui d'entre nous, la sexualité ne constitue pas un acquis, mais œuvre en nous comme une dynamique, ce que montre le texte de la Genèse (Gen 1-27) « Dieu dit : faisons un homme à notre image et à notre ressemblance (...) Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il l'a créé, masculin et féminin il les créa ». D’une phrase à l'autre, la désignation « homme » passe de « un » homme, un être-objet, à « l' »homme », un être-sujet. L’écriture-même du texte biblique montre que ce passage de l’un à l’autre s’effectue grâce à la complémentarité homme-femme. Au deuxième récit de la création (Gen 2-21), cette structure anthropologique se précise : « Le Seigneur Dieu a pris un des côtés d'Adam (...) a construit le côté qu'il a pris de l'homme en femme et il l'a fait venir vers l'homme », c’est l’histoire de la fameuse « côte » d'Adam ! Le terme en hébreu veut dire non pas la côte, mais le côté, la limite. La femme est donc construite de, ou à la limite de l'homme ; la notion de frontière que nous évoquions est ici inscrite de façon structurelle : l'homme et la femme s e construisent et s e définissent par leur frontière mutuelle. Enfin (Gen 2-18) : « Le Seigneur Dieu dit : Il n'est pas bon que l'homme soit seul, Je lui ferai une aide qui soit face à lui ». « Face à lui », « ezer kenegdo », signifie en réalité : « en dit-à-dit ». Merveilleuse parole que l’on peut traduire : « la femme est le « dit-à-dit » de l'homme » ! L’écriture biblique exprime ainsi clairement que la sexualité loin d’être un préalable sur lequel nous pourrions nous reposer passivement est au contraire le lieu de passages : de l'objet au sujet, de la monade à celui qui se confronte à la limite de l'autre sexuellement différent de lui, de l'être seul à celui qui se confronte dans un dialogue où homme et femme se construisent. Entrer dans cette complexité, accepter d'y être nécessairement « mis en travail » nous aventure dans la découverte indéfinie de lui, d'elle, de nous- mêmes. Notre croissance intérieure s'effectue dans ce jeu vivant de la rencontre de l'autre sexuellement différent.

 

A ce sujet, une donnée brille par sa sous-estimation dans l'enseignement et la spiritualité de l'Église : celle de la jouissance. Tout se passe dans l'Église comme si les capacités de perversion bien réelles de la jouissance avaient poussé à une « contre »-réponse fondée sur l’ascèse. Qui dit « contre » dit refoulement, avec les conséquences que l'on sait comme celle des abus sexuels. Une ascèse authentique, comme tant de religieux en donnent le témoignage, n’est bien entendu jamais fondée spirituellement sur le refoulement.

 

Mais pour autant, la jouissance est-elle considérée et réfléchie à sa juste mesure ? Donnée centrale et nécessaire de nos vies, c’est par elle que nous éprouvons que nous sommes bien vivants, et c'est elle qui infuse tous nos moments existentiels intenses. Tous nos sens y participent et nous font parvenir à l'élation, ce sentiment bienheureux de plénitude . Au premier chef, bien entendu, se tient la jouissance sexuelle : que serait l'acte sexuel sans sa propre jouissance et celle de son(sa) partenaire ?! Tenir cette question pour soi-même est déjà ardu, mais en couple, quelle complexité ! Dans la jouissance sexuelle, il est hors de question de se cantonner à un état d'âme d'enfant et de ne pas prêter attention aux frontières de l'un et de l'autre ; il s'agit au contraire de rester éveillé à ce qu'on engage avec l'autre, à ce que l'un et l'autre nous ressentons. Cette expérience-là est précisément le lieu où est convoquée notre responsabilité d'adulte, et la spiritualité qui nous habite.

 

Un champ archétypique comme évoqué plus haut, est activé et bien présent : les deux amants sont pris par le champ archétypique de l'Éros ! Mais ici leur discernement les a conduits à y acquiescer délibérément. Ils laissent librement ce champ archétypique les cueillir et les entraîner à réaliser l’acmé d'une rencontre : celle de l'autre. La jouissance qui vient alors est celle-là même de l'exceptionnelle rencontre d'un homme et d'une femme, elle peut dès lors être accueillie, invitée à se saisir des deux partenaires et leur dire en une infinité de déclinaisons la force de leurs vies. Cette expérience dans toutes ses dimensions est détentrice d'une authentique et immense valeur spirituelle. Je jouis, oui, mais au sein de relations à l'intérieur desquelles je veille à l'autre. La sexualité n'a plus à être jugée à l'aune d'une doctrine qui classerait les actes peccamineux selon leur gravité, mais à être envisagée comme le terrain privilégié et merveilleux de la rencontre de l'autre dans son altérité sexuelle.

 

Le problème essentiel des abus sexuels, réside précisément dans le fait que le visage de l'autre disparaît, il est occulté par le diktat des pulsions qui exigent de les assouvir. La fascination par l'archétype de l'éros ou celui l'enfance, ne permet plus de voir ou de partager la réalité de l'autre. La relation à lui a été radicalement effacée.

 

Le récit biblique, comme on l'a vu, insiste sur la responsabilité collective dans l'organisation du mal. Impossible donc de ne pas s’interroger sur celle de l'Église à laquelle le silence immémorial sur les abus sexuels renvoie directement : hiatus impressionnant entre un discours doctrinal et spirituel édifiant pour les fidèles, et des actes occultes, inqualifiables que la hiérarchie a fait mine d'ignorer. Cette situation commence à évoluer, mais il serait illusoire de ne pas considérer d’où l’Église vient et, au sujet de la sexualité, le poids écrasant de son histoire à ce sujet. Les historiens ont clairement montré comment le corpus initial de la pensée de l’Église sur la sexualité s’est forgé sur une vision exclusivement masculine, n’attribuant pas de sens particulier à la présence de la femme, sans réelle considération pour elle et où prévaut non la relation, non la rencontre de l’autre sexuellement différent, mais le « souci de soi » (Données historiques sur les cinq premiers siècles de l’Eglise : Peter Brown, Le Renoncement à la Chair, Gallimard, 1995, Paris, et Michel Foucault, Les Aveux de la Chair, Gallimard, 2018, Paris.) . L’autre est inexistant ! Étrangement, c’est précisément ce que l’on pointe d’intolérable dans les abus sexuels. La civilisation chrétienne avec toute sa grandeur et ses beautés culturelles et spirituelles extraordinaires s’est bâtie sur de tels fondements, laissant dans l’inconscient collectif sur la sexualité une ombre affreuse, négative et mortifère qui s’est séculairement et désastreusement exprimée de façon récurrente. Aujourd’hui où quelque chose de systémique à propos de la sexualité est en défaut dans l'Église, on perçoit l’efficacité très actuelle de cette ombre inconsciente.

 

Si l’on revient sur l’importance de la figure de l’enfant, l’Évangile fait dire à Jésus (Mat 18-3) : « Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas et ne devenez comme des petits-enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. », et il note précisément la mise en scène choisie par Jésus (également soulignée par Marc 9-36 et Luc 9-47) : « il plaça un enfant au milieu d’eux ». Cette mise en scène, loin d’être du théâtre, pointe le sens implicite sur lequel Jésus appuie ses paroles. Traditionnellement dans une famille juive, l’enfant est une personne à qui l’on parle dès le plus jeune âge. Très vite il est incité à poser des questions et l’adulte les prend en compte. Cette façon de donner du poids à ce qui traverse l’enfant s’exprime de façon emblématique lors du Seder de Pessah (le Repas Pascal) : la famille est réunie et commence tardivement, au soir de Yom Tov (Jour de fête), le repas dont tous les ingrédients sont inhabituels et encore plus inhabituel le rituel festif et joyeux de chants et de commentaires spécifiques de Pessah (Pâque) que l’on a spécialement adaptés à la compréhension des enfants, car ceux-ci sont mis intentionnellement au centre de cette assemblée.

 

D’eux en effet, tous les adultes attendent les questions qu’ils vont poser sur tout ce qu’ils observent et sur tout ce qu’ils entendent ce soir-là, leurs questions retiennent l’attention des adultes, chacun les fait siennes, les creuse et tente d’y trouver la meilleure réponse pour soi-même et pour l’enfant. Jésus, en « plaçant l’enfant au milieu d’eux», sollicite ce même déplacement mental. Or d’où provient le questionnement d’un enfant sinon des passages incessants qu’il effectue de son imaginaire à la réalité, de sa vie insouciante et inconsciente à une vie plus consciente et plus responsable ? En quelque sorte, il extrait certains contenus de sa vie inconsciente pour les soumettre à la lumière de la conscience, ce qui fait jaillir une floraison de questions. « Devenir de petits-enfants » consiste donc, non pas à redevenir infantile, irresponsable, dépendant ou naïf mais au contraire, comme l’enfant, à revenir aux passages qu’il sait faire : extraire du monde intérieur ce qui pousse à réaliser des actes sans même y penser afin d’en examiner les mobiles à la lumière de la conscience et devenir ainsi un peu plus responsable.

 

Une femme porte dans son nom-même la vocation de retourner l’amertume produite par ce que nous tirons du fond de nous-mêmes, c’est Myriam. Ce nom (nom de Marie, mère de Jésus) porte dans son étymologie « l’amertume » et, comme tout nom, il exprime un projet, ici celui de retourner l’amertume en joie. L’exemple biblique emblématique en est Myriam, la sœur de Moïse. D’elle, le midrash raconte (Exode Rabba I-19 6 Exode 1-22) comment, après l’ordre de Pharaon aux sages-femmes de noyer tout nouveau-né mâle hébreux6, son père, Amram, de la tribu de Lévy, s’était abstenu de toute relation sexuelle avec sa femme Yokabed et, vue sa position éminente dans le peuple, avait été suivi par tous les autres hommes. Myriam s’opposa alors à son père : « Ton attitude est plus injuste encore que l’ordre de Pharaon, car en plus de condamner les nouveau-nés garçons, tu condamnes les nouveau-nés filles. » Amram donna raison à Myriam, il reprit les relations avec sa femme et c’est ainsi que naquit leur fils, Moïse. Quand Moïse, trop grand pour être gardé secrètement à la maison, fut mis dans l’arche sur le Nil, c’est Myriam qui resta à le surveiller (Exode Rabba I-22, 23, 24, 25 8 Exode 15/1-21), prit le risque de se présenter à la princesse Bitia, la fille de Pharaon, au moment où celle-ci découvrit Moïse, et lui proposa une nourrice : Yokabed, sa propre mère ! C’est Myriam encore, au passage de la Mer Rouge, une fois l’armée de Pharaon engloutie, qui, la première, entonna le cantique de Moïse8. C’est grâce à Myriam enfin que le rocher qui suivait le peuple dans le désert leur donnait de l’eau ; à sa mort (Nombres 20-1,) en effet ce rocher se tarit (Nombres Rabba I-2.). Continuellement Myriam aura été celle qui a retourné l’amertume de l’esclavage en joie de la libération.

 

L’amertume du noyau d’ombre sur la sexualité dans l’inconscient collectif de l’Église ne pourrait-il pas lui aussi être retourné ? Le questionnement du « petit enfant » auquel Jésus convie pourrait interroger ce à quoi la culture chrétienne a réduit Marie, sa mère, en la transformant de manière quasi mythologique en grande mère archaïque (Au sens de premier, d’originel dans notre construction humaine. asexuée). Qu’est devenue Marie, Myriam la femme juive, normalement sexuée, femme et mère bien vivante ? Cette dernière ne ferait-elle pas pour l’Église ce qu’elle a fait avec son propre fils, Jésus, susciter son questionnement, le questionnement « des petits » dont il parle, et, particulièrement sur les mobiles qui entraînent des actes impensables pour les porter à la lumière de la conscience ? Elle retournerait ainsi une amertume séculairement accumulée sur la sexualité: il ne serait plus question de concupiscence ou de fornication ou de pulsions à repousser au nom du péché originel, mais de la relation entre deux êtres, deux êtres de désir animés de leurs pulsions normales, et de leur effort pour rendre réelle leur rencontre alors que l’autre, si différent de soi, est si radicalement inconnu !

 

Marie (Myriam), retournant l’amertume d’une déformation de la sexualité, conduirait à découvrir, dans cette rencontre de soi avec l’autre sexuellement différent, la propédeutique-même d’une autre rencontre, celle de soi et du grand Autre : Dieu.