La grâce d’être psychanalyste ...

La grâce d’être psychanalyste : ce qui parfois émerge émotionnellement des tréfonds du chaudron alchimique de la relation transférentielle

Pascale Mauchant-Renoult

Le mot émotion est de la même famille que le mot « émouvoir ». Il vient du latin emovere dont e-(variante de ex-) signifie « hors de » et de movere qui signifie « mouvement ».

 

L’émotion passe par le corps, le ressenti. L’émotion s’éprouve, fait vibrer. L’émotion peut se mettre en mots, se conscientiser.

 

Questionner l’émotion du côté du psychothérapeute semble avoir eu sur moi un effet de psychopompe. Deux suivis psychothérapeutiques me sont revenus en mémoire. Ils dataient l’un et l’autre d’une vingtaine d’années.

 

Je crois que ce sont précisément ces deux suivis qui sont remontés des profondeurs de mon inconscient parce qu’ils se positionnaient au début et à la fin de la vie. Je vais évoquer d’Anna qui avait alors quatre mois et dont la survie était suspendue à un fil ainsi que de Marie-Odile qui était parvenue au terme de son existence.

 

Je suis une psychanalyste jungienne. Lors d’une thérapie, la relation transférentielle est, pour Jung, à l’image d’un creuset dans lequel les énergies, les émotions, les ressentis, les éprouvés s’animent et circulent car l’inconscient est premier et que la conscience en émerge. En tant que thérapeute, je suis là avec toute ma part d’humanité. Ce qui advient me fait vibrer, me bouscule, me transcende.  Cela peut aussi me laisser perplexe, me mettre en colère (intérieurement, bien sûr !), m’angoisser, me déborder à l’occasion.

 

Dans la relation transférentielle, il convient de demeurer à sa place de thérapeute, c’est-à-dire à cette place où la dissymétrie est de rigueur. Je ne suis pas une « sachante ». Je suis sensée être au clair avec le maximum de mes parts d’ombre. C’est dans cette position éthique qu’il convient de tenir que de forts mouvements de grâce émotionnelle peuvent survenir.

C’est ce qu’il advint avec Anna et sa mère ainsi qu’avec Marie-Odile. 

 

Marie-Odile 

 

Elle avait 45 ans lorsqu’elle vint me voir. Elle travaillait dans le monde de l’audio-visuel et avait vécu des mois de pressions et de harcèlements qu’elle avait, dit-elle, réussi à contenir héroïquement. Le déni dans lequel elle avait été, n’avait pas conduit à une dépression ou à un burn out. Non ! Marie-Odile avait tenu contre vents et marées, comme un vaillant petit soldat, me dit-elle.

 

 Au bout de quelques mois de thérapie, un cancer du sein vint rattraper Marie-Odile. La dépression aurait pu acter la dimension inique du traumatisme subi. C’est le corps dans sa dimension somatique la plus archaïque qui s’exprima. Le cancer de Marie-Odile fut agressif et très vite largement invasif. Elle voulut pourtant continuer sa thérapie qui s’orienta vers du soutien. Lorsque Marie-Odile fut hospitalisée, elle souhaita poursuivre. Je me suis donc déplacée jusqu’à l’hôpital Gustave Roussy de Villejuif pour l’y rencontrer.  Le trajet effectué en voiture imprimait, en amont de sa séance, quelque chose de notre lien thérapeutique. J’étais déjà dans cette attention flottante dédiée à Marie-Odile. 

 

Lors des deux premières séances menées en unité de soins palliatifs où elle était, Marie-Odile m’apparut clivée, dissociée entre un déni ainsi exprimé : « Je vais peut-être rentrer ensuite chez moi », et, la description d’une présence sombre, tout en noir, postée à côté d’elle et qui l’angoissait au plus haut point.

 Le déni est le mécanisme de défense psychique le plus puissant. En effet, Marie-Odile refusait de reconnaître la réalité de son état, tout comme le fait qu’elle était en soins palliatifs. Le mot « palliatif » fut d’ailleurs au début vidé de son sens.

 

 Je crois que la qualité de la relation transférentielle dans laquelle nous étions engagées associée à ce cadre thérapeutique que je tenais, au fond, de façon extra- ordinaire nous a permis d’aller plus loin ensemble dans l’accueil de l’Essentiel. Au cours des quelques séances qui suivirent, Marie-Odile put entendre et mettre en œuvre mon invitation à dire à ses proches tout ce qui lui semblait fondamental.

 

C’est ainsi que j’ai pu la voir s’apaiser, mais également pleurer, beaucoup pleurer. Sortant de son déni, elle a pu se relier aux siens par toutes sortes de témoignages d’affection. Elle leur a dit à quel point elle les aimait et ils s’autorisèrent à y répondre. Ils purent se réunir en cercle autour d’elle et prier à l’unisson, eux qui étaient croyants mais qui n’avaient pas osé le faire lorsque Marie-Odile était dans le déni de sa fin de vie.

 

J’ai beaucoup pleuré dans ma voiture après chacune de ses séances. Je me souviens encore du parking de l’hôpital qui accueillait mon véhicule qui lui-même contenait ainsi ma peine. 

Il y avait mon chagrin qui se déversait en larmes mais il y avait aussi cette grâce d’avoir pu être là, accompagnant un ultime processus de lien d’affection et de Foi. 

 

Anna 

 

J’ai envisagé, pour recevoir cette toute petite fille, un écart déontologique car habituellement, je refuse toujours de recevoir une personne d’une famille quand quelqu’un est venu précédemment. J’avais rencontré sept ans auparavant le fils aîné de la fratrie. Il présentait une énurésie associée à des troubles du sommeil. Le travail thérapeutique entrepris avait été riche et porteur tant pour l’enfant que ses parents. Ce frère aîné fut consulté et donna son accord pour que je reçoive sa petite sœur. Répondre à la demande des parents n’en constitua pas moins une entorse éthique.  

 

 Cette famille avait attendu un sixième enfant……qui était arrivé à deux avec la venue au monde de jumelles. Ils étaient passés de 5 à 7 enfants ! Les jumelles étaient nées grandes prématurées avec des problèmes gastriques importants nécessitant des hospitalisations longues et récurrentes.

 

Lorsque je reçus Anna et sa mère, les jumelles étaient sorties de l’hôpital depuis une semaine.  Elles avaient grand mal à prendre leur biberon ; surtout Anna pour qui la consultation avait été demandée.

 

Le jour de notre rencontre, elle venait tout juste d’avoir quatre mois. Elle était blottie dans un couffin près de sa mère et y dormait ce qui était rare. Cette dernière paraissait épuisée. Ses traits étaient marqués par la fatigue et l’angoisse. Si Anna ne réussissait pas à s’alimenter par voie orale, il allait falloir la reconduire en service pédiatrique et lui reposer une sonde gastrique. Un biberon avait été apporté dans un thermos à tout hasard mais Anna allait très probablement réagir en pleurant et en gesticulant. Il faudrait la prendre dans les bras et la câliner en espérant ce qui n’arrivait quasiment jamais : qu’Anna se calme et accepte de téter.

 

 J’ai eu l’impression, ce jour-là, en face de cette mère et de ce nourrisson, de me trouver en position de poupées gigognes. Il s’agissait de soutenir la mère pour qu’elle puisse soutenir sa petite fille. J’ai donc entrepris de rassurer cette mère sur ses ressources, sur ses compétences et ses qualités d’empathie profonde. Winnicott parle de holding, de folie à deux pour décrire cette plongée dans l’archaïque qu’opère une mère pour aller à la rencontre de son nourrisson.

 

Je me suis sentie envelopper la mère d’Anna d’une forte énergie soutenante et peu à peu, j’ai vu cette femme investir un peu plus le fauteuil sur lequel elle était assise. Sa respiration se faisait plus régulière. Je retrouvais quelque peu la mère rencontrée des années auparavant pour son fils aîné. Le temps suspendu un moment, reprit sa course lorsqu’Anna commença à geindre et à remuer dans son couffin. Lorsqu’elle se mit à crier, je vis dans le regard de sa mère toute la détresse qui l’accompagnait depuis des semaines. D’une voix posée, ferme et assurée, je lui dis alors : « Prenez-la, je crois qu’il est l’heure du biberon ! ». Elle m’a semblé prendre appui sur ce qui venait de s’animer dans la séance et a sorti Anna de son couffin. Elle l’a cajolée un peu puis a pris le biberon et le lui a donné…..Et…….Anna s’est mise à boire son lait avec un petit bruit de succion qui m’a donné la chair de poule, m’a émue aux larmes. La mère et l’enfant étaient là, dans ce temps de partage si essentiel et si porteur d’espoir. Anna buvait son lait reportant peut-être ainsi l’hospitalisation prévue pour le lendemain.

 

Que se passe-t-il du côté du thérapeute ?

 

Dans la relation transférentielle, les émotions, les affects circulent plus ou moins fortement.

Le suivi thérapeutique de Marie-Odile m’a conduite aux confins des émotions humaines où il est question de la vie et de la mort. Avec elle, j’ai vécu comment le cadre de la thérapie se tient intérieurement lorsque des conditions extrêmes le nécessitent. 

Avec Anna et sa mère, je me suis sentie privilégiée d’être le témoin de ce qui survenait. En effet, lors de cette séance, la mère d’Anna a pu pleinement s’autoriser à être dans toute la plénitude de la relation archaïque mère-enfant et ainsi aider sa fille à passer un cap.

 

 J’ai vécu avec elles trois, dans ce « bain transférentiel » où l’intensité émotionnelle amène à aller plus loin sur son propre chemin d’individuation. Jung écrivait que l’on est médecin, sous-entendu psychothérapeute, avec ce que l’on est, pas ce que l’on sait.

C’est ainsi que le thérapeute doit accompagner durant toutes ses années de travail, une introspection ouverte et rigoureuse à la fois. Il s’agit de laisser advenir les questions, les ressentis, les émotions et de s’y confronter.

 

Qu’est-ce que cela vient animer, bousculer, solliciter en moi ?

Est-ce quelque chose de connu, d’inconnu ?

Ai-je déjà été confrontée à cela ?

Quelles sont les ressources, les compétences que je sens se mobiliser en moi ?

Quelles sont celles que je me sens devoir développer plus avant ?

Tout ce travail se fait dans l’après coup des séances.

Dans le temps des séances, les fonctions psychiques qui m’accompagnent au premier chef sont l’intuition et le sentiment.

L’intuition fuse. Elle est pertinente par essence. Elle va droit au but. C’est probablement, l’intuition qui m’a animée lorsque j’ai invité la mère d’Anna à prendre sa petite pour lui donner son biberon.

 

Le sentiment, c’est cette fonction psychique qui cherche ce qui est en place, ce qui fait du sens. Je crois que cette fonction sentiment s’est avérée essentielle pour être au plus juste dans la relation transférentielle établie avec Marie-Odile.

Anna et sa mère ainsi que Marie-Odile m’ont enrichie car elles m’ont fait me dépasser et ainsi progresser.

Je les en remercie.