J’ai lu Mask off de JJ Bola

J’ai lu Mask off de JJ Bola

Emmanuel Cannou

Dans ce livre JJ Bola revient sur ce qui l’a constitué sujet-masculin, d’une part, sous le regard des autres et, d’autre part, selon le développement de sa propre individualité masculine. Le sujet semble banal aujourd’hui, et pourtant tous les hommes ne se posent pas la question de connaître ce(ux) qui fonde(nt) leur identité masculine, comme si ces interrogations étaient impensables.La lecture de l’expérience de JJ Bola nous montre au contraire qu’il n’y a rien de moins évident que de se penser homme sauf à s’inscrire dans l’ensemble symbolique fondé par le patriarcat dont l’organisation symbolique oriente les rôles sociaux et les attitudes qui en découlent. 

 

Alors quelle est cette histoire propre à JJ Bola qui fait qu’il a su prendre conscience de l’existence, et même de la nécessité pour lui, d’un autre aspect du masculin ? Ce questionnement n’est pas sans rappeler que Jung a identifié non pas une seule position masculine, mais des aspects du masculin à l’intérieur d’un grand théâtre psycho-culturel. Une mascarade ? Peut-être en ce sens qu’il s’agit bien souvent dans les attitudes qu’elle révèle de jeux de rôles à telle enseigne que j’ai souvent observé que ces figures du masculin tiennent d'abord de la persona dans sa fonction adaptative. 
Toutefois, voyons comment JJ Bola montre que les hommes occidentaux sont réduits à des déterminations culturelles et langagières patriarcales.

 

Si tu diffères de moi, loin de me léser tu m’enrichis.

 

A l’origine de la réflexion de l’auteur, on trouve un éprouvé de différence dans la mesure où JJ Bola a vécu dans une double culture qui lui a fait expérimenter à la fois le rejet et l’appartenance. Comment être reconnu par ses camarades quand on est adolescent si ce n’est qu’en adoptant leurs attitudes et codes sociaux les plus communément partagés pour ne pas se faire rejeter ? Toutefois, le jeune enfant qu’il était, celui qui a grandi à Londres au sein d’une large communauté congolaise fraternelle, horizontale, bien que le père ne fût pas absent, se sentait différent de la société patriarcale anglaise. Le concept de masculinité qui lui apparaît pour désigner les rôles de l’homme en société va donc s’élargir : « Au lieu de ne faire que parler de masculinité, nous devrions rendre plurielle l’idée de masculinité, en l’évoquant comme autant de ‘’masculinités’’ afin de se rendre compte que le visage de l’identité masculine n’est pas singulier. » (p.114. C’est nous qui traduisons). Il est évident que JJ Bola s’inscrit en faux contre le pouvoir symbolique majoritairement intégré dans les esprits qui, pour lui, normalise les genres selon des stéréotypes culturels qui ne correspondent pas à la richesse de ce que pourrait être les « masculins ». 

 

JJ. Bola se remémore un épisode de son adolescence. Il marche naturellement, sans arrière-pensées, main dans la main avec un oncle pour rejoindre une fête de sa communauté congolaise d’appartenance. Et lui reviennent les regards qui lui furent jetés, entre dégoût et confusion, de la part de ses jeunes voisins. Ce lien, main dans la main, entre deux hommes était tout sauf de bonnes convenances. Il semble que ce jour-là sa propre pensée de la masculinité s’est forgée. Plus tard, alors qu’il est un champion national de basketball, il perçoit une pression à la conformité qui le pousse à rester fort au point de sombrer dans une déprime qui l’obligera à prendre en compte ses sentiments et sa vulnérabilité plutôt que chercher à les fuir. « Le reniement de la vulnérabilité rend l’empathie impossible » (2003, p.262) écrit Véronique Brard [1]. En effet, le hooliganisme dont parle JJ Bola et les attitudes hyper-virilistes des joueurs de football par exemple n’encouragent pas l’accès à cette vulnérabilité pourtant nécessaire car garante d’une altérité possible en soi-même et avec les autres. Qu’en est-il concrètement? 

 

Le patriarcat et ses conséquences.

 

JJ. Bola fait état de la violence des hommes envers les autres (crimes) ou eux-mêmes (suicides) et de la misogynie de certains qu’il relie à une santé mentale fragilisée par des difficultés de socialisation.  Souvent, après les jouets dits pour garçons, ce sont des nécessités narcissiques de performance qui confrontent entre eux les jeunes hommes, afin de se rendre plus désirables aux yeux des filles. Il est aussi difficile pour un homme de pouvoir s’ouvrir à un autre de ses propres tourments, quand il peut y avoir accès. JJ Bola se souvient d’une profonde solitude à ce sujet lorsqu’il a une vingtaine d’années. Pour le mieux, les hommes sont valorisés lorsqu’ils deviennent des chasseurs de filles, là où cette attitude chez les femmes est considérée comme très dépréciative. Il n’y a rien d’étonnant à ce que la plupart des dictateurs du XXème siècle soient des hommes, et, dans une société compétitive, la pression sociale inculque une masculinité toxique : « Un grand nombre de jeunes garçons ont grandi avec, dans leurs pensées, l’idée qu’il faut toujours se battre contre quelqu’un… » (p.55. c’est nous qui traduisons). Qu’est-ce à dire ? Kaës [2] a expliqué, à partir de son expérience clinique et de son champ théorique d’appartenance, que la matière psychique s’organise à partir de « groupes du dedans » et du « dehors ». Autrement dit « Ces organisateurs coexistent avec des organisateurs d’origine sociale et culturelle, par exemple des modèles héroïques de groupe, historiques ou proposés par des mythes, des contes ou des légendes : par exemple le groupe des douze Apôtres, le groupe des Naufragés de la Méduse ou les survivants d’une catastrophe aérienne, les Chevaliers de la Table Ronde, un groupe d’explorateurs, etc. » (2005, p.11). A l’intérieur de ces mondes intersubjectifs réside ce que Véronique Brard a repéré, à la suite de Hal et Sidra Stone, à propos des Patriarches et Matriarches intérieurs : « Le Patriarche intérieur a la particularité d’être très puissant et d’agir dans l’ombre, parfaitement caché et inconnu […] Nombres d’hommes valorisent les femmes autonomes et libres mais n’épousent que celles qui sont soumises et dépendantes (et s’empressent de le  leur reprocher ) […] La Matriarche, présente chez un homme comme chez une femme, est l’énergie qui valorise le féminin, la coopération et la non-violence, la non-agressivité, l’absence de compétition. » (Ibid., p.204-206).

En somme, JJ. Bola prône un féminisme politique, soutenu par les femmes et les hommes, apte à favoriser une complémentarité sociale entre eux, dans leurs intérêts bien compris comme l’accès aux mêmes droits par exemple. C’est dire qu’il souhaite démanteler ce qu’on a coutume d’appeler, dans les études sur le genre, la masculinité toxique. 

 

Une question de stéréotypes.

 

La masculinité d'origine patriarcale c’est d’abord celle qui reste ancrée dans des stéréotypes sociaux passéistes – les femmes à la cuisine, les hommes au travail.. Dans les propos de l’auteur, il apparaît très clairement qu’un homme puisse construire une autre masculinité que celle dite toxique en présence d’autres hommes. Beaucoup d’expériences ont été proposées – et je pense en particulier à celles de Guy Corneau - pour permettre aux hommes d’échanger entre eux (groupes de paroles, thérapie de groupes, stages d’initiation masculine). Je ne connais pas les structures familiales congolaises, mais je me souviens d’une conférence à propos de certaines sociétés traditionnelles qui donne une clé de lecture des mentalités des hommes. Maurice Godelier, anthropologue, y revient sur la conception des enfants au cours de laquelle les hommes Baruyas de Nouvelle-Guinée donnent du sperme à leur femme pour fabriquer un garçon ou une fille. Surtout parce que la semence masculine est, imaginairement, à l’origine de la production du lait chez les femmes. Cette société où le corps de la femme reste confisqué par l’homme, est ainsi nommée patrilinéaire. Godelier décrit en outre des rites de passage où de jeunes garçons terrifiés, à qui l’on dit que ce ne sont que des femmes, boivent le sperme de leurs aînés pour posséder à leur tour ce pouvoir créateur. On voit que cette autre forme particulière de rapproché entre hommes ne fait pas pour autant d’eux des adeptes de la matrilinéarité. Au contraire, de là découle une division sexuelle normée, parfois assortie de violences masculines, comme le souligne d’ailleurs JJ Bola,  non exemptes de « ripostes » féminines.  Derrière, c’est même la crainte du féminin qui domine les hommes et organise ces pratiques symboliques jusqu’à fonder un rapport social entre hommes et femmes. 

 

JJ Bola constate que les hommes sont au cœur des rapports socio-politiques. Dès leur plus jeune âge, ils sont placés en situation de dominer, ce qui ne serait pas leur nature, nous dit-il : « Parce qu’on enseigne aux hommes de porter un masque, d’afficher une façade qui recouvre ce que nous ressentons réellement ainsi que tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés depuis notre plus jeune âge. » (p.8. C’est nous qui traduisons). Cela s’accompagne de représentations à propos de ce qu’est la virilité : être un vrai mec, c’est s’occuper de ses enfants, ne pas tromper sa femme et assumer tout financièrement. C’est aussi se couper de ses émotions et ne pas paraître « homo ». D’autre fois, il est de bon ton de collectionner les femmes et de montrer ses muscles. A l’opposé, JJ. Bola soutient l’existence d’un matriarcat en ce que celui-ci ne s’érige pas verticalement de manière dominante: « Les société matriarcales sont égalitaires, équilibrées d’un point de vue économique. Elles prennent appui sur des prises de décision concertées (démocratiques). Elles ont été créés par les femmes et sont fondées sur des valeurs maternelles. » (p.19. C’est nous qui traduisons). Il y aurait ainsi une confusion dans les consciences collectives à propos de la manière dont devrait se comporter un homme. Je me souviens, lors de ma formation en psychologie du travail au Conservatoire des Arts et Métiers, avoir été particulièrement intéressé par les travaux d’une chercheuse, Pascale Molinier, qui a su préciser au mieux ce que recoupent les notions de virilité et masculinité, en les distinguant. Je renvois ici le lecteur à un de ses articles [3] dans lequel elle expose des questions qui anticipent celles mises au travail par JJ. Bola, tout en conservant une perspective psychodynamique : « Comment les hommes parviennent-ils à aimer les femmes, en dépit du système social de sexe ? Comment est-ce possible qu’ils n’en disposent pas toujours comme ils disposeraient d’un objet ? Que cherchent-ils de leur propre subjectivité dans la rencontre avec l’altérité féminine ? Mais aussi, que risquent-ils d’y perdre? Si la conquête de l’identité implique pour les hommes de s’affranchir de la virilité, en quoi les enjeux psychiques mobilisés par le corps-à-corps avec la femme aimée sont-ils différents de ceux qui sont mobilisés dans l’homosexualité ou dans une sexualité avec des partenaires multiples ? » (2000, p.42). 

 

Cependant, parler de ce qui fait homme du point de vue de JJ. Bola, n’est-ce pas confondre la différence sexuelle, et ce qu’elle induit d’une position psychique, avec la diversité sexuelle, qui relève davantage d’une identité sociale, et moins d’un savoir sur ce qui fait, au plus profond de soi, qu’on est homme ou femme ? A ce sujet, il m’apparaît, en complément des propositions de Marie-Laure Grivet-Tour [4], et à partir de mon expérience clinique avec des hommes, hétérosexuels et homosexuels, que les concepts jungiens d’animus et d’anima rendent compte de manière confuse, ce qui relève de l’identité sociale et d’une nature masculine ou féminine chez l’homme. En somme, ne serait-ce pas que l’essentialisme de ces concepts englobe des modèles hétéronormés en termes d’assignations, pour reprendre ce mot à Laplanche? Quant à la virilité ne serait-elle pas à situer, chez Jung, davantage du côté de la persona dans sa forme adaptative aux mœurs en vigueur dans une culture donnée ? Est-il possible d’articuler l’animus au rôle du phallus, comme centralité des rapports sexuels et positions psychiques ainsi que le fait Lacan ? En effet, ce rôle se comprend si ce qui détermine la sexuation n’est pas le genre mais la jouissance circonscrite ou illimitée. Or Jung, s’il parle bien d’hybris, ne se situe pas exclusivement, comme tout le monde le sait, du côté de la libido sexualis. Toujours est-il qu’un homme qui en aime un autre, ça ne va pas de soi. JJ. Bola promeut l’amour comme solution à la violence masculine. Il s’agit d’amour fraternel. Quant à la conjonction animus et anima qui nous concerne dans le champ jungien à travers un jeu d’équilibre en énergies masculines et féminines, JJ. Bola, en dernière analyse, lui assigne la place de l’androgyne : «  Dans le royaume précolonial du Congo, aux alentours du XVème siècle, le concept de genre était illustré par l’histoire populaire de la création qui disait que l’humain des temps originels était un humain parfait qui descendait sur terre d’un paradis qu’on appelait Kimahungu. Ce dernier était à la fois féminin et masculin, homme et femme en même temps. » (p.82. C’est nous qui traduisons). 

Alors, qu’ai-je retenu de la lecture de livre en tant que psychothérapeute d’orientation jungienne ? Une réflexion personnelle que je tire également de mon expérience clinique.

 

D’abord, les hommes et les femmes ne sont pas complémentaires sur le plan psychique. Peut-être y a-t-il en revanche une potentialité en l’homme, pour ne parler que de lui, et à la suite de ce qu’a pu en dire Jung, de laisser advenir un autre côté, son féminin intérieur, afin de s'y relier? Personnellement, je n'ai pu observer que les situations suivantes :   : pour beaucoup d'hommes, le féminin est effectivement si proche qu’il est souvent repoussé dans l’inconscient. Ceci expliquerait une différence radicale entre hommes et femmes, et ladite domination masculine. D'autres hommes se situent, malgré eux, plus ou moins consciemment du côté féminin. Quant aux hommes toxiques cités par JJ. Bola, il s’agit d’autre chose : ceux dont ils parlent ne sont-ils pas eux-mêmes pris dans un maternel archaïque faute d’avoir pu intégrer l’archétype du Père ? On est bien loin d’une cosmologie psychique en yin et yang, loin d’un accord parfait à rechercher en soi, sauf à concevoir, au-delà de la psychologie analytique, un inconscient new-agisant… Penser la différence fondamentale entre le devenir homme et le devenir femme à la lumière de la question de l'identification maternelle première pour les deux sexes colore probablement d'un danger potentiel la perception de l'anima pour l'homme.  L’homme ne pourrait donc atteindre le féminin en soi, car ce féminin est trop proche, si proche qu’il devrait demeurer une distance pour faire en sorte que des opposés continuent d'exister, sauf à fusionner dans une forme hybride, un hermaphrodite. Alors comment comprendre ce processus psycho-alchimique que Jung nous invite à vivre ? 

 

Indications bibliographiques

[1] Brard Véronique (2003). La vulnérabilité, clé des relations. Editions Le Souffle d’or. 

[2] Kaës René (2005). Groupes internes et groupalité psychique : genèse et enjeux d’un concept. In Revue de psychologie psychanalytique de groupe (45), p. 9-30. 

[3] Molinier Pascale (2000). Virilité défensive. Masculinité créatrice. In Travail, genres et société (3), p. 25-44 

[4] Grivet-Tour Marie-Laure (2010). L’âme, le genre, le sexe. In Cahiers jungiens de psychanalyse (2,132), p.99-116.

Et bien sûr : 

Bola JJ (2019). Mask off. Masculinity Redefined. Editions Pluto Press.