Une relecture en groupe de « Ma vie » de Jung

Une relecture en groupe de « Ma vie » de Jung

Emmanuel Cannou, Séverine Lebeau, Pascale Mauchant-Renoult

Nous avons voulu relire ce livre en tant que psychanalystes jungiens. Nous avons donc tenté de tenir tout à la fois notre connaissance du vocable jungien, qui fait partie de nos outils conceptuels quotidiens, et porter l’attention la plus large possible au récit du cheminement de Carl Gustav Jung de sa toute petite enfance à sa fin de vie. D’une certaine manière, nous avons donc essayé d’avoir une écoute de psychanalystes qui recueillent le récit de vie d’une personne, cette personne étant Jung !

 

Jung nous est apparu, à l’évidence, haut-potentiel, intuitif et sensitif, et pourvu de capacités médiumniques. Notre lecture a été guidée par ces différentes facettes de la personnalité de Jung. Quand les hauts potentiels commencent à élaborer, leur fonctionnement intellectuel est toujours très arborescent ; c’est ce que l’on retrouve chez lui et cela dès le récit qu’il fait de son enfance. Quand, par exemple, il parle de l’alchimie, on a l’impression qu’il a lu une bibliothèque entière. Par ailleurs, n’a-t-il pas fait un épisode de mort imminente ? Il en fait en tout cas un récit précis et structuré qui ressemble fort à ce que rapportent ceux qui ont vécu une telle expérience.

 

Jung semble présenter la capacité à pouvoir approfondir de très nombreux  sujets et il donne ainsi l’impression d’avoir eu une vie qui aurait pu durer une éternité. Tous les thèmes qui l’habitent longtemps, ne le lâchent pas et il ne lâche pas ces thèmes non plus. On est frappé par la nature des verbes qu’il utilise dans la Genèse de son autobiographie: condamné, empoigné, happé…des verbes qui donnent la mesure de ce qui vient l’animer. Un passage de ce chapitre nous fait sentir qu’il a une volonté aussi, qu’il est mû par une conscience, celle de parvenir à un but.  Il y a toute cette part de lui qu’on retrouve dans ses écrits, une volonté de pouvoir transmettre quelque chose.  Il développe un savoir qui vient nourrir un aspect central de sa vie intellectuelle, inévitable et qui semble se trouver du côté de la compensation de l’irrationnel. 

 

Jung témoigne de son expérience intérieure qui est constituée d’un rapport à l’inconscient médiatisé par les images-représentations qui s’offrent à sa vie consciente. Il nous a paru très intéressant de le suivre dans son cheminement, ce laisser-aller, cet accompagnement des émergences psychiques inconscientes, plutôt que de l’aborder en y plaquant un savoir théorico-clinique. Jung parle de confrontation avec l’inconscient, c’est-à-dire qu’il fait de ces images non pas un refoulé mnésique mais un lien direct avec l’inconscient.

Jung va, d’ailleurs prendre conscience d’une instance qu’il nomme Soi et qui est selon lui, un principe, un archétype de l’orientation et du sens. 

 

Aujourd’hui, dans notre pratique nous voyons la même qualité d’écoute de l’inconscient chez les enfants et les adolescents que nous suivons. Ils jouent, construisent, racontent des histoires qui sont toujours expression de leur créativité inconsciente. Jung considère d’ailleurs que l’inconscient sait plus que le conscient mais son savoir est un savoir dans l’éternité. Au quotidien, les plus jeunes de nos patients nous offrent la grâce d’en être témoins et nous accompagnons ainsi ces processus psychiques qui émergent au fil des séances.

 

Au fil du récit, on voit se former le concept d’axe Moi-Soi. Jung est dans ce laisser-advenir qui semble évident aujourd’hui. Resituer cette démarche à l’époque où elle fut accompagnée, donne la mesure de ce qu’il a dû tenir dans sa confrontation à l’archaïcité psychique avec en contrepoids ses grandes capacités intellectuelles.

 

Les termes d’animus, d’anima traversent le récit. De même que ceux d’inconscient collectif et d’archétypes. Ces termes émergent ainsi d’un vécu, d’une confrontation à l’inconscient. Il s’agit de nommer pour pouvoir ensuite communiquer. Nous avons, aujourd’hui, à notre disposition tout un vocabulaire jungien. La plongée dans une analyse reste, cependant un voyage intérieur tout à fait personnel. Jung observe ce qu’il voit, ce qu’il entend. Ainsi en est-il, par exemple, dans son travail de jeune psychiatre avec les psychotiques délirants. Jung n’édicte rien avec valeur de dogme. Il est intéressant de relire à quel point il ne paraît pas s’être posé la question de ce à quoi il croyait ou pas. Il a avancé peu à peu avec ce qui advenait sur le plan psychique.

 

Sur le plan de sa vie personnelle, il livre un certain nombre d’anecdotes qui ne remplirait pas totalement une anamnèse mais donne un peu d’épaisseur au récit. Il peut venir mettre en cause la position de son père, dans un regard très critique, très peu sur sa mère. On ne peut pas s’empêcher de questionner une dépression maternelle, avec la perte de son frère, comme toile de fond. On est sensible à sa capacité à pouvoir regarder du côté collectif, individuel aussi. Il qualifie l’inconscient familial comme quelque chose d’impersonnel et, d’une manière phénoménologique, alors qu’il est sans doute lui-même dépendant de ce processus, il anticipe sur ce que sera la psychanalyse transgénérationnelle. 

 

Comment prendre du recul ? On connaît ses livres, on pratique ce vocabulaire-là. Nous avons essayé de nous décaler de son vocabulaire, pour ne pas jargonner du Jung et repartir au niveau du cœur, des émotions. La Genèse constitue un voyage à travers les différents livres. Il y parle de l’alchimie, des expériences d’associations qui sont un travail qui lui permet d’établir un pont entre l’inconscient et le conscient. La synchronicité, il y est sans arrêt ! Il y a une évidence derrière tout cela à écrire les types psychologiques car c’est son esprit scientifique qui le lui permet. Il parle de l’énergie de manière quantitative. Au lieu de rester à ce qui serait du qualitatif, comme avec Freud, en somme une énergie de valeur sexuelle, il ouvre à du plus large, même si à cet endroit-là de sa théorie on peut parfois le perdre ou s’arrêter de le suivre.

 

Il revisite le monde religieux, Job, Aïon, le Christ, alors qu’il aurait pu s’en détourner après tout ce qu’il a pu dire de son père, et compte tenu de la tristesse éprouvée pour son père qui n’arrivait pas à trouver sa place. Les derniers livres sont une manière d’approfondir de nombreux concepts du monde chrétien. 

 

Sa part d’ombre est également perceptible au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture de ce livre. Il apparaît ainsi parfois vraiment exécrable, « dans sa tour ». Il s’en dégage une personnalité extrêmement complexe. Toutefois, Jung disposait à la fois d’une grande créativité et d’une dimension de scientifique, ce qui fait la différence avec un psychotique qui reste la plupart du temps de l’autre côté du miroir. Il portait en lui ce qu’il fallait pour structurer. 

 

Emma Jung, sa femme fut une compagne d’une très grande qualité humaine et intellectuelle. Issue d’une famille très riche, elle pourvut largement à l’aisance financière du foyer. En outre, elle sut demeurer auprès de cet homme qui eut des maîtresses dont certaines vécurent même sous leur toit. On peut avancer qu’Emma Jung était une femme avec un animus qui a tenu les choses et a ainsi participé, pour une part, au fait qu’il n’est pas parti dans un morcellement.        

                    

Il y a chez Jung une manière d’aller au plus simple, dans la fin de sa vie, d’aller chercher des choses essentielles, d’une base matérielle limitée à ce qu’il faut pour vivre (des bougies, du bois, de l’eau du puits) de manière à ne pas être mobilisé par le monde matériel pour aller vers l’essentiel, dans une démarche qui vient de l’intérieur, mais qui n’est pas comme aujourd’hui écologique au sens politique. 

 

Nous avons été touchés mais nous n’avons pas pu nous brancher sur l’émotionnel, sensible ; nous avons vu le haut potentiel : il n’y a jamais de petites réponses ; il y a une capacité à être à l’écoute de l’inconscient. Il fait des rêves très archétypiques, très longs, très chargés de mythes et de symboles. Il a cette capacité à avoir travaillé les choses entre le haut potentiel, le laisser venir de son inconscient, mais l’homme sensible, on le trouve très peu. Il parle de lui à l’intérieur, mais qu’est-ce que ça donnait de lui au quotidien ? Il peut parler de lui avec recul, mais ça ne devait pas être simple à vivre au moment de l’expérience vécue. 

 

A relire ce livre, en essayant de tenir notre fil conducteur, nous avons pu approcher un peu Jung dans un certain nombre de dimensions de son être. Il nous semble avoir pu accompagner ce voyage intérieur qu’il a mené de sa toute petite enfance à sa fin de vie. Ce dernier livre est l’œuvre d’un homme qui porte un regard rétrospectif sur sa vie : sa volonté, sa persévérance et un sentiment d’accomplissement s’en dégage.

 

Les concepts que nous utilisons aujourd’hui dans notre pratique ont pu ainsi se densifier et s’enraciner à la source même de leur origine. Le livre est paru en 1962, donc un an après sa mort. Le livre est commencé en 1957 et terminé en 1959. Soixante-ans après sa mort, en 2021, nous continuons de mettre au travail l’expérience théorico-clinique qu’il a transmise. Lui qui ne voulait pas qu’il y ait des Jungiens, eh bien il aura permis qu’il y ait des thérapeutes ayant fait leur propre chemin.