Drancy

Drancy

Emmanuel Cannou

 

A l’origine de cette réflexion, il y a deux lectures.

 

La première, c’est le bien connu journal d’Hélène Berr, cette jeune femme, Juive, née en 1921 morte à Bergen-Belsen, en Basse-Saxe, dans le nord de l’Allemagne nazie, en avril 45 quelques jours avant que les Anglais et les Canadiens ne libèrent ce camp. Le second, c’est un roman d’Alexandre Lacroix, intitulé la « Muette » (2017). Alexandre Lacroix est écrivain, philosophe et journaliste, né en 1975. On lui doit notamment un essai qui me l’a fait le découvrir :  Comment ne pas être esclave du système ? (2021).

 

Du journal d’Hélène Berr, je garde le souvenir de ce passage daté du mardi 15 février 1944. Hélène Berr, qui commente alors l’attitude des soldats allemands dans Paris, écrit : « Pourquoi alors le soldat allemand que je croise dans la rue ne me gifle-il pas, ne m’injurie-t-il pas ? Pourquoi souvent me tient-il la porte du métro, ou me dit-il pardon quand il passe devant moi?  Pourquoi ? Parce que ces gens ne savent pas, ou plutôt qu’ils ne pensent plus… » (p.292).

 

Ce que nous dit ici Hélène Berr, d’un témoignage vivant, c’est qu’elle a affaire avec l’ignorance humaine. L’identité singulière de ces soldats en bout de chaine avaient été noyée dans quelque chose de plus vaste ; ils avaient été dépossédés de leur liberté de penser, laquelle ne s’acquiert que par un travail sur ses propres passions. Jung, plus tard, fit référence, dans son texte Présent et avenir (1957), à l’Europe partagée entre l’Ouest et l’Est. Dans son explication on voit comment, par identification, l’individu délaisse sa vraie personnalité au profit d’une autre, sociale, mais celle-ci purement factice pour Jung. L’individu, lorsqu’il est réduit à n’être qu’une fonction, ne peut que dépérir intérieurement : il perd son âme au profit d’une société, d’une matrice substantifiée, mais qui ne s’entretient que dans la mesure où l’individu est convaincu de sa petitesse. Puis Hélène Berr poursuit le récit de sa conversation avec une certaine madame Kahn. C’est que Madame Kahn revient du camp de Drancy. Hélène Berr y est allée pour se rendre compte. Madame Kahn, bien qu’elle ait pu en sortir, reste comme suspendue à un point d’arrêt. Elle dit à Hélène Berr : « je suis bouclée pour de bon […] toute une partie de ma vie est close à jamais… » (p.293). Certes sortir du camp de Drancy permettait d’échapper à l’horreur humaine comme disait Coluche, mais la fatalité était au-delà des murs de Drancy. 

 

Maintenant, la Muette. Nous sommes en 2015 lorsqu’Alexandre Lacroix commence l’écriture de ce roman. Il y a ainsi une alternance de chapitres, Elsa, d’un côté, survivante de Drancy, qui raconte à un historien venu l’interroger pour comprendre ce qu’était la vie dans ce camp.  De l’autre, un lascar de La Muette, coincé par la police et qui raconte sa vie à l’inspecteur qui l’interroge. Une épaisseur apparaît chez ce personnage mais au travers de la répétition inéluctable d’une absence de l’Autre. Les chapitres intercalés ne se répondent pas comme si le temps avait instauré une distance entre les histoires. Et pourtant nous sommes au même endroit, au camp de Drancy. Quelle différence entre ces deux personnages que soixante-dix ans de vie séparent ?  Visiblement, le jeune homme a perdu la mémoire collective de son origine, là où Elsa reste profondément imprégnée par le traumatisme qu’elle a vécu en tant que Juive. Dans les deux cas, quelque chose est resté figé. S’il faut s’individuer de la masse, il n’en demeure pas moins qu’il demeure vital de pouvoir se rattacher à des racines positives. Dans Entre-deux, l’origine en partage (1991/2003), Daniel Sibony écrit : « Quand cette transmission de mémoire (ou d’origine) échoue collectivement, les individus reçoivent une mémoire inerte, dans sa dimension inconsciente. Ils deviennent eux-mêmes des blocs de mémoire inertes, et se jettent parfois, comme les éclats d’une explosion inconsciente, sur le mur social pour le secouer ou le franchir ou s’y briser lors de passages à l’acte désespérés. » (p.380).  La Muette est actuellement, comme elle l’était dès le départ, un ensemble d’habitations sociales, à l’architecture dite rationnelle des années Trente. Bref, c’est une cité-jardin, en forme de U, aujourd’hui classée en monument historique. Comment est-il possible de s’approprier l’héritage d’un lieu comme La Muette où non seulement l’histoire collective est celle que l’on connaît, différente donc de sa vocation sociale progressiste d’origine, et surtout, quand il s’agit d’une histoire dont la mémoire n’a plus rien à voir avec l’actuel de ses habitants ? Dans Psychogénéalogie des lieux de vie (2008), Christine Ulivucci, évoque, parmi d’autres, trois éléments qui m’ont fait alors fait réfléchir :

 

Le premier concerne la transformation de l’héritage : « La séparation d’avec un héritage trop lourd et la remise en mouvement d’une transmission figée demandent non seulement un retour sur le passé, un positionnement dans le présent et une foi dans la création, mais également une place pour l’aléatoire dans la trame de vie. » (p.238). Comment les habitants de La Muette pourraient-ils reprendre à leur propre compte l’histoire tragique que fut ce lieu entre 1940 et 1945 ? Il n’y reste que des objets présentifiés, vestiges d’une histoire superposée au progrès moral et social des années 1930, qui renvoient à des absences figées à jamais, comme une plaque dédiée à Max Jacob, mort en mars 1943. Ce poète et artiste étonnant, précurseur du Surréalisme, juif athée, puis catholique converti pour tenter de concilier son homosexualité et finalement un appel en lui à la spiritualité, fréquenta les plus grands de son temps : Pablo Picasso, Modigliani, Matisse, Apollinaire, Cocteau, Coco Chanel...Dans quelle mesure aussi les habitants de La Muette pourraient-ils s’identifier à l’héritage avant-gardiste architectural et social du passé ? A la suite de ce que nous dit Christine Ulivucci, il faudrait recontacter le passé pour le transformer. Y retourner. De temps en temps, dans ces lieux où ne peuvent se conjuguer l’histoire collective et celle d’aujourd’hui, y retourner permet de ne pas rester figé dedans. Cela évite aussi d’avancer comme un automate dans un présent qui nous surplombe. En psychanalyse, on revient sur nos lieux de mémoire, ces lieux de notre enfance. « Revenir sur ces lieux ne signifie pas un retour en arrière, mais une possibilité de redémarrage à partir d’une origine connue, parcourue, ressentie. Donner une épaisseur au contour du vide qui s’inscrit en creux dans la transmission et que l’on continue à porter en soi permet d’en faire un socle pour bâtir un autre espace de vie. » (p.239). On y retourne pour se rappeler d’où on vient, pour se rappeler comment cela a été avant et ce retour donne à chacun plus d’épaisseur. 

 

L’autre point apporté par Christine Ulivucci concerne l’histoire du lieu. « Le lieu constitue pour chacun une base […]. Les lieux d’habitation que nous cherchons, que nous trouvons, répondent à un inconscient individuel et familial qui nous guide vers […] des espaces de transformation possibles. » (p.178). Pour le meilleur, les lieux que nous nous approprions nous relient au passé, au présent et à l’avenir. Si je reste dans le présent de la Muette que je connais personnellement, je me demande dans quelle mesure ses habitants ont pu choisir de récupérer un ancrage positif dans leur lignée et s’approprier ainsi leurs demeures ? Comment vivre aussi dans une société qui où il n’y a pas de place que pour un soi autrement riche que matériellement ? Alors, on s’invente des bulles, autant de formes de « retraits purement narcissiques », précise Daniel Sibony (p.381). Pour oublier qu’on est pauvre, pour faire semblant d’être riches. On dit que l’Autre, c’est le mauvais, le différent, le pas compatible, le « Bourgeois ». L’Autre se voit porteur de projections. Cet Autre est à la fois manquant et mis à l’écart à l’image de ce qui est blessé et refoulé en soi. La lumière n’éclaire pas l’ombre, l’ombre ne rejoint pas la lumière. Et si tous ensemble et séparément, les habitants de La Muette partageaient une exclusion sociale, qu’ils conjureraient en se fabriquant leur propre gris ?  N’est-ce pas aussi qu’ennui, dépression, tristesse s’opposent sans cesse, sans se rencontrer, au rouge de la passion, de la puissance et du plaisir.   Au-delà, il reste des éléments d’histoire qui font trace, posés sur les murs et dans cet ensemble en U, anachroniques. Une plaque posée à l’endroits où les prisonniers d’alors, en 1943, avaient creusé un tunnel. Ils furent découverts. Il leur aura manqué à peine deux mètres pour gagner la liberté. Il arrive parfois qu’un groupe de jeunes soit assis autour, ou bien un homme, des femmes, des enfants qui jouent au ballon, assemblés. Il y a aussi ce wagon SNCF, immatriculé KKUW 215941, classé au titre d’objet des monuments historiques. Drôle de spectacle. Ces vestiges du passé, c’est parfois, plus largement aujourd’hui la pensée populiste, le repli identitaire qui les entourent. Il nous faut tous une origine à perdre, comme le souligne Daniel Sibony, « elle est nécessaire, et elle est vouée à être perdue […]. Il nous faut une origine à quitter […] et si on l’a, le danger est d’y rester, de trop en jouir, de s’y perdre, de se fasciner devant elle » (p.31). 

 

A La Muette, s’il y a bien d’un côté une transmission collective du traumatisme qui s’est produit, celui-ci reste sous la forme d’objets incrustés, au-dessus desquels se sont superposées des strates où respect et indifférence s’enchevêtrent. D’autres histoires, marginales ou adaptées, d’autres couches sociales, modestes la plupart du temps, se sont superposées à ce lieu.