Les Hulans, le courage

Collège de Psychologie Analytique, psychanalyse jungienne

« Sang Michaud ! » disait Grand-Père (GP) en envoyant une bourrade à l'épaule de son petit-fils, pour lui signifier qu'il fallait savoir se tenir dans la vie et aller de l'avant. Chacun de ses nombreux petits-enfants avait à l’esprit sa main droite mutilée à la Grande Guerre, sa Légion d’Honneur dont il était Grand-Croix, ses expressions de fervent patriotisme, ses convictions militaristes, sa droiture et sa préoccupation de l'ordre. Transmettre ces hautes valeurs à ses petits-enfants était pour lui un devoir évident au point de s'y prendre dès leur plus jeune âge.

L’un de ses petits-fils (PF) à l’âge de cinq ans avait été laissé seul chez eux par ses parents pendant quelques jours. Malgré la sollicitude de Grand-Mère (GM) et les jeux de société avec lesquels elle essayait de le distraire, il s'ennuyait ferme sans ses frères et sœurs plus âgés que lui et il surnageait dans un vague-à-l ‘âme cafardeux. Un tel état, une telle stature à ce point si peu virils déplaisaient fortement à GP et avait dû vraiment l'irriter, car il s'était dit qu'il devait l'en extraire.

 

Le premier matin, c'est donc lui, GP, qui vint le réveiller. A peine la porte ouverte, GP se mit à entonner la sonnerie au clairon du réveil du soldat, puis tout de go lui dit que lorsque l'on est un bon soldat, dès que l'on entend la sonnerie du clairon on se lève d'un bond et on s'habille immédiatement et le plus vite possible pour être prêt à repousser l'attaque de l'ennemi. Complètement surpris, totalement groggy de sommeil et ne comprenant absolument rien de ce que GP lui racontait, il arriva tout juste à dire à GP entre deux bâillements : 

-- « Mais Grand-Père, y a des ennemis ?! Mais où c'est qu'ils sont ? »

– « Justement, lui répondit GP, on ne le sait pas et la plupart du temps on ne peut pas le savoir, il faut donc toujours être prêt pour pouvoir les repousser sans attendre ! »

La démonstration de GP n'éclaira en rien sa lanterne, mais il sentit qu'elle était péremptoire. GP semblait rempli d'une si totale conviction qu'elle valait à l'évidence démonstration et ne supporterait aucune contradiction ! Il resta coi et toujours aussi endormi. GP perçut chez lui un flottement qui annonçait sa retombée dans le sommeil, ce en quoi il ne se trompait pas.

« Ecoute moi, lui dit-il, je vais te raconter pourquoi il faut savoir se lever vite ». « Au début de la Première Guerre mondiale... »

« C'est quoi Grand-Père, la Première Guerre Mondiale ? » 

Il sentit alors une vibration parcourir GP : il avait posé une question qui l'avait électrisé ! 

« C'est quand les Bochs ont tenté de nous envahir en 1914 » 

« C'est qui les Bochs ? » 

« Ce sont des brutes, ils habitent à l'Est de la France, de l'autre côté du Rhin et ils ont toujours voulu nous envahir. A l'époque d'ailleurs, ils nous avaient pris l'Alsace et la Lorraine ! En 1914, ils nous ont attaqué et ils ont même failli arriver à Paris, mais heureusement nous avons réussi à les arrêter sur la Marne. » 

« Donc, au début de la première guerre mondiale, alors que j'étais mobilisé sur le front et qu'il n'y avait pas encore de tranchées. » 

« Le front ? C'est quoi le front, Grand-Père ? et les tranchées ? » 

Cette fois GP ne fut plus seulement électrisé, mais il fut parcouru d'un courant à haute tension ! Il bouillait ! En deux temps trois mouvements, la géopolitique de 1914 tomba sur son petit-fils, il vit la France soulevée par la mobilisation générale, il vit le départ des troupes au front, il vit dans ses moindres détails l'équipement du lieutenant qu'était son GP, il vit leur marche forcée vers l'envahisseur et il vit le bivouac du premier soir en plein champ.

 

« Alors tu comprends bien, dit Grand-Père, les Bochs, eux, ils s'y attendaient à ce qu'on vienne à leur rencontre, ils savaient qu'après notre marche forcée nous serions épuisés et qu'on s'endormirait comme des bêtes. Alors ils ont fait charger sur nous les Hulans. A l'aube, avant qu'on ne bouge, ils étaient là ! Arrivés sans prévenir, par groupe d'une vingtaine, sur leurs chevaux lancés au galop, armés d'une longue lance, ils transperçaient tous ceux qu'ils pouvaient et bien entendu ceux qui ne s'étaient pas levés à temps pour leur résister. Tu comprends maintenant : dès que les hommes de guet sonnent l'alerte, il faut se lever tout de suite et être aussitôt prêts à combattre ! »

Cette fois la perspective d'être embroché par un Hulan, un Boch parmi les pires, acheva de le réveiller. Il se dit que Grand-Père avait peut-être eu la main droite mutilée, mais en tout cas il avait réussi à rester vivant et donc son conseil devait être sûrement valable !

 

Le lendemain, tôt dans son lit, un bruit le réveilla brutalement. 

« Mon Dieu, les Hulans ! » 

D'un bond il fut hors de son lit, il se précipita hors de sa chambre, vit de la lumière sous la porte de la salle de bain, l'ouvrit avec fracas et entonna à toute force la sonnerie du réveil ! --Sonnerie--

 

Grand-Père et Grand-Mère, dans leur plus simple appareil, sursautèrent et se tournèrent vers lui, complètement effarés. Grand-Mère se saisit de la serviette à mains accrochée à la droite du grand meuble du lavabo et tenta de s'en couvrir, mais Grand-Père s'en empara pour faire de même. Et les voilà tous deux tirant sur la même serviette trop étroite. « Tiens, se dit PF, il font comme Jojo et moi, ils se fauchent la serviette à la sortie du bain ! » Il prit la serviette qui était à côté de lui, à la gauche du grand meuble du lavabo et la tendit à Grand-Mère : « Tiens Grand-Mère, il y en a deux ! » et il se précipita dans ses bras pour lui faire un baiser.

Cette sensation et cette vision – tout ce qu'il y a de plus célestes ! – restèrent dans sa mémoire et visitent encore parfois ses rêves ! 

Mais il ne comprit pas du tout ce qui a suivi : pourquoi les joues de Grand-Mère s'étaient empourprées, pourquoi il fut expulsé et pourquoi la porte de la salle de bain se ferma sèchement sur son nez, voilà qui lui resta totalement mystérieux ! 

 

Morale de l'histoire, deux énigmes restèrent pour lui à éclaircir :

La première : pourquoi la sonnerie au clairon du réveil du soldat entonné par un enfant déclenche-t-elle un tel effarement chez deux adultes ? 

Et la deuxième qui lui est liée et qui en découle : pour être aussi effarés, est-ce que les adultes ont toujours peur des Hulans ?

 

En réalité, il s’aperçut que le dynamisme de son intrusion dans la salle de bain avait bien plu à GP ! Il avait si bien reproduit la sonnerie au clairon du réveil du soldat et si bien retenu sa leçon sur les Hulans qu’il avait retrouvé du galon auprès de lui ! Un tel petit-fils aussi réceptif méritait bien que GP poursuive sa transmission !

 

GP le fit venir dans son bureau et s'assit avec lui à sa table de travail. Il en ouvrit le grand tiroir et en extraya un étui de cuir d'une trentaine de centimètres de long. Il l'ouvrit précautionneusement et en sortit une arme. C'était une dague affreusement pointue. Le manche court était prolongé par une lame à trois côtés terriblement effilés. Fasciné le petit-fils tendit la main, appuya à peine son doigt, déjà il saignait.

 « Mais parbleu ! dit GP, tu ne vois pas que ça coupe ? ! » puis il lui expliqua : « Tu vois, la nuit dans la tranchée, certains d'entre nous, munis de cette seule arme, presque nus et graissés comme des lutteurs, sortaient en rampant, jusqu'à la tranchée ennemie. Ils les prenaient par surprise et là : «  Hang ! » -- Il joignit le geste à la parole – « Dans le cœur cette lame ne pardonne pas ! » 

Son geste, dague à la main, glaça PF ; suçant son doigt qui saignait, il battit lentement en retraite vers la porte. Grand-Père poursuivit :

 « On les appelait : « les nettoyeurs de tranchée » ! » 

Il fut parcouru d'une délicieuse épouvante, comme celle que l'on ressent quand on apprend un fait divers absolument horrible, mais n'étant pas concerné, on se met curieusement à en ressentir de la jouissance. 

Pour faire bonne figure, il demanda timidement à GP :

 « Toi aussi, Grand-Père, tu t'en es servi de cette.... ? » 

Mais GP ne le laissa pas finir, il lui saisit la main et l'entraîna vers un placard :

 « Tu veux voir ? » demanda-t-il sans attendre la moindre réponse. 

Il sortit un casque militaire bleu sale, son casque de poilu bleu horizon, et il le fixa sur sa tête. 

Son petit-fils le trouva rigolo à voir comme cela, déguisé : veste et cravate en bas, casque un peu de travers en haut ! En plus GP se saisit d'un fusil qu'il lui montra fièrement :

 « Regarde, c'est un Lebel ! Il n'y a pas de meilleur fusil », et, mettant en joue un objet fictif, il lui déclara :

 « Tu coupes un épis de blé à 50m ! », 

Puis il fouilla plus avant dans le placard et il en sortit encore un lame. C se sentit déjà beaucoup moins bien. Regarde, tu vois, c'est une baïonnette. Il la lui montra, prit son temps pour la fixer au canon du fusil puis il lui dit : « C'est comme ça qu'on s'en sert » Il s'était mis de profil et, tenant son arme à deux mains, avançait lourdement en martelant ses pas, baïonnette pointée en avant. Son petit-fils commença à trembler un peu.

« Je vais te montrer comment ça se passait, viens avec moi » 

Il l'entraîna alors dans le grand salon où il y avait beaucoup plus de place. Il se mit à un bout du salon et lui dit

 « A l'heure dite, il fallait tous être prêts et au commandement « En avant, à l'assaut ! », on devait escalader la tranchée et foncer sur les Bochs. Comme ça ! » 

 

A la stupéfaction de PF, GP s’était mis à courir dans le salon, baïonnette en avant, fonçant sur la bergère à l'autre bout de la pièce et devant cet ennemi fictif, pousser un grand : « Hang ! » en lui enfonçant la baïonnette dans le ventre. Il crut que la princesse figurant sur la toile de Jouy du fauteuil avait été perforée, mais il n'eut pas le temps de le constater : GP s'était arcbouté en arrière, avait levé son pied à hauteur de la baïonnette et encore une fois avec un grand « Hang ! » avait repoussé brutalement le fauteuil, euh non, le corps de l'ennemi embroché sur la baïonnette ! Immédiatement redressé, GP s'était illico remis à courir en sens inverse et avait répété la manœuvre sur un autre fauteuil. 

PF, plaqué au mur, ne bougeait plus, totalement pétrifié, et se répétait compulsivement : « avec lui les Hulans n'ont aucune chance, avec lui les Hulans n'ont aucune chance, avec lui les Hulans n'ont vraiment aucune chance ».

« Ah ! Tu as peur !? » lui dit GP en s'arrêtant. 

« Tu as raison, tous nous avions terriblement peur, mais il fallait y aller, sinon... » Il sortit alors de sa poche un pistolet :

 « Si un soldat refusait d'y aller – et GP s'approcha de lui en brandissant son pistolet, affreusement menaçant – un officier lui mettait ça sous le nez et lui criait : « tu y vas ou je te brûle la gueule ? ! »

A ces mots, PF sentit alors un liquide chaud se répandre sur lui et couler le long mes jambes. GP le souleva avec gentillesse et alla très vite le déposer dans la salle de bain.

 

Avec lui il apprit la Marseillaise qu’ils chantaient avec ferveur et il sut ainsi qu'un sang impur abreuvait nos sillons. Ça le faisait rigoler intérieurement parce qu’il voyait alors le champ qui longeait leur propriété et le percheron qui tirait la charrue pour faire les sillons dans lequel le paysan étalait du goémon ; le sang à la place du goémon, c'était bizarre à imaginer, mais ça lui rappelait les grandes-vacances et, ça, c'était vraiment chouette ! 

Et puis il apprit d'autres chants militaires : le champ du départ et on ne sait quoi encore. Mais le sommet de leur patriotisme, c'était le 14 juillet, ils prenaient l'escabeau pliant de la cuisine pour l'apporter jusqu'aux Champs-Elysées ; de là-haut, du haut de l'escabeau, PF voyait parfaitement au-dessus de la foule et assistait à tout le défilé. Ainsi a-t-il appris à différencier les plumes de cazoard des plumes d'autruche, les képis des bérets et les bérets des calots, les calots des bicornes, les galons des étoiles, mais sans conteste, les plus fascinantes étaient les fanfares militaires qui suivaient les corps d'armée ! Ses préférés du lot restaient la grosse caisse et le trombone à coulisse dont il se demandait comment celle-ci n'allait pas percuter la trompette qui marchait devant elle. C'était grandiose ; ils applaudissaient à tout rompre !

PF ne se rendait nullement compte des effets sur lui-même d’une telle célébration nationale, ce que cet hommage collectif aux valeureux soldats tombés au champ d’honneur et ce que l’hommage de la nation entière à ses militaires d’active venaient consacrer au fond de lui-même.

 

Quelques années plus tard, PF se demanda s’il n’avait pas fait une très grosse gaffe. GP et lui avaient l'habitude en vacances de s’écarter un peu des autres pour discuter tous les deux, assis dehors sur le ban du jardin. Ils parlaient de sujets très divers, les sports que GP avait pu pratiquer, comment il était souvent allé pêcher en bateau au large, ce qu'il avait fait comme métier, son action de Président du Tribunal de Commerce, jusqu'aux sujets encore plus sérieux : les conduites morales dans la vie et bien entendu les considérations religieuses.

 

Cette fois-là GP lui confia une préoccupation théologique profonde : après sa mort, lorsqu'il ressusciterait, est-ce qu'il allait récupérer son cinquième doigt et la motricité des deux autres ? Comment serait sa main droite, est-ce qu'elle serait modifiée, lui serait-elle rendue comme elle était avant la guerre ? 

PF se souvient qu’il lui avait répondu du tac au tac sans la moindre hésitation, absolument outré : « Ah non Grand-Père, ah ça non ! Je ne veux pas qu'on te change, tu seras toujours mon Grand-Père comme aujourd'hui ! » 

Il était impensable pour PF que GP soit autre que ce qu’il était. Il devait rester cet homme qui avait été marqué justement par ce qu’il était et ce qu’il avait montré à tous : son courage jusqu’à l’héroïsme.

En face, lui répondit un grand silence ! GP ne répondit rien ! Sans que PF s'en rende compte, l’émotion qu’il avait déclenchée chez GP l'avait rendu incapable de parler. Il vit d’ailleurs ses yeux s'humidifier sérieusement. C’est ainsi qu’il découvrit que GP, l'homme intrépide devant l'adversité, le chef de famille grand orchestrateur de l'unité familiale, l'homme sévère, la statue du commandeur, avait une face qu'il cachait pudiquement. GP  entourait ses petits enfants d’affection. Les renvois que les petits enfants lui adressaient, lers attentions personnelles le touchaient au cœur de manière on ne peut plus forte. Secrètement, tout au fond de lui-même, sans-doute était-il un homme blessé, atteint dans l'image de lui-même, blessé par cette guerre d'une absurde atrocité, mais quand son petit-fils lui claironne qu'il ne veut pas meilleure image de lui....... !

 

Un peu plus tard, devenant plus conscient des réalités qui l’entouraient, PF découvrit de multiples facettes au courage de son GP. Il y avait celles jaillissant de prime abord : le plongeon tout habillé et la trace de crawl pour sauver un enfant qui se noyait, malgré la tempête et en dépit d’énormes vagues l’embarcation promptement mise à l’eau et les coups de rame énergiques pour aller au secours des passagers d’un voilier démâté. Il y avait celles sur lesquelles on n’échangeait pas un mot : l’inconnu en nécessité à qui on ne demandait rien sinon de s’asseoir à table, profiter des commodités, passer la nuit dans un lit, repartir rassasié et vêtu de propre. Il y avait celles que PF apprit plus tard : pendant la 2d guerre mondiale, l’opposition aux Allemands contre tout accès aux registres du Tribunal de Commerce ou les mesures prises pour mettre à l’abri des entreprises appartenant à des Juifs, plus tard son engagement au Nid pour tirer des prostituées de leurs conditions. Il y avait aussi celles dont PF entendait souvent parler : son refus de toute compromission en droit des affaires, sa rigueur dans ses expertises, son mépris des menaces reçues.

 

PF ne pouvait donc qu’en prendre de la graine !

Il intériorisa cette faculté extraordinaire de garder son sang-froid devant une situation critique, pour évaluer et décider ce qu’il y a à faire en en mesurant les risques, puis d’agir en conséquence en prenant sur soi. « Prendre sur soi » pour faire de ce que l’on a décidé en toute conscience, PF crut longtemps qu’une telle attitude était normale et largement partagée par autrui ! Il s’aperçut que cela avait constitué pour lui une dimension intérieure implicite et permanente et de s’y être toujours appliqué non seulement dans son métier, mais dans tous les domaines de sa vie. Assurément quel puissant ressort !

Pourtant un souvenir le rattrapa. A 11 ans, après la mort accidentelle de son père, il se voit encore enfant de cœur officiant à la messe d’enterrement de celui-ci, il ressent encore l’horreur qui est tombée sur lui en voyant le cercueil remonter la nef de l’église. « Mais il est donc vraiment mort ! » se dit-il. Il sent encore la pluie glaciale en sortant de l’église, marchant lentement derrière le cercueil jusqu’au cimetière, aussi glaciale que l’étau qui verrouille ses émotions. D’aucuns le félicitèrent de son courage d’être resté parfaitement digne et de n’avoir jamais pleuré ! Ne pas pleurer la mort de son père !

A ce souvenir, PF prit conscience que le courage s’il est un puissant ressort, peut l’être contre soi-même. GP en 14 avait été engagé volontaire alors qu’il était marié et déjà père de deux enfants ; une des formes de courage n’aurait-elle pas pu consister pour lui à ne pas se fondre dans l’enthousiasme collectif et à renoncer à son héroïsme pour protéger les siens ? De même, laisser un enfant de 11 ans pleurer la mort sur son père mort n’aurait-il pas permis à celui-ci d’accorder ses émotions à la réalité de l’événement au lieu de les enfermer dans une forme de déni et de l’enfermer lui-même dans de fausses sublimations ?

 

Le courage opère un déplacement de notre désir invité à quitter le théâtre opérationnel habituel sans risque pour assumer une situation où au contraire il faut « prendre sur soi » pour affronter un théâtre qui comporte des risques.. En quelque sorte il régule l’ouverture de notre monde. Il faut du courage à quelqu’un d’âgé pour se tenir et s’apprêter physiquement pour rester digne, courage pour se rassembler et se recentrer soi-même, c’est-à-dire soustraire son regard des forces de dilution dans lesquelles elle se laisserait aller. Il faut du courage pour libérer notre attention de nos préoccupations et la porter sur autrui, c’est-à-dire déplacer le regard sur un autre considéré comme soi-même. Le kamikaze a un courage fou, le beauf un courage nul, dans les deux cas y-a-t-il seulement un pilote à bord ? L’un comme l’autre est porté par un courant qu’il ne contrôle pas. Le courage exalté me consume : je n’ai plus d’existence personnelle. L’absence de courage m’annihile : si je ne sais pas déplacer mon désir hors de ma coquille, je n’existe pas. Dans un cas le ressort est une catapulte, dans l’autre il est affaissé. Mais qu’est-ce qui lui donne sa juste tonicité ?

 

Il serait facile de le voir dans le Sur-Moi. Le courage d’un fils de militaire a en effet une tonalité qui n’est pas la même que celui d’un fils à papa. PF a largement nourri son Sur-Moi de l’attitude de GP !

 

Cependant le soin d’enfants hospitalisés pour des affections graves, montre l’étonnant courage de certains tout-petits qui déjà savent faire face, qui prennent sur eux pour supporter des soins douloureux, qui font des efforts pour rester dans la relation. Ils ne peuvent pas tirer une telle énergie de leur Sur-Moi qui ne s’est pas encore configuré. Les puéricultrices en néonatalogie parlent fréquemment de l’énergie de tel ou tel prématuré, comme si l’enfant lui-même leur donnait l’énergie de le soigner. A l’évidence chaque enfant donne à voir une énergie intrinsèque que l’on pourrait appeler le « courage d’être » qu’il met immédiatement en interaction avec l’adulte si celui-ci se met en lien avec lui et le sollicite. Dans cette interaction l’enfant va soit musclé ce courage si l’adulte l’étaye, soit le laisser se diluer s’il ne trouve personne pour interagir.

 

Le courage semble donc être un muscle que nous possédons tous et que nous entretenons grâce au sport interactif avec l’autre, mais qui est tout à fait capable de s’atrophier si on le soustrait à tout entrainement ! En ce sens ce n’est pas une valeur à laquelle on se réfèrerait, mais bien plutôt un une stature dans la vie, une façon d’être qui nous a permis de grandir et que nous entretenons au contact des autres et qui va puiser sa substance au-delà de nous-mêmes dans les imagos parentales, grand-parentales et collectives.

 

 

Cyrille Bonamy